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C’est en 2011 que le grand public fait la découverte du rappeur atypique de New York, Rakim Mayers aka A$ap Rocky,  avec la sortie de sa première mixtape, Live Love A$ap. Ce premier projet d’A$ap contourne les pièges rencontrés habituellement par les nouveaux artistes. Piloté par des choix de production agréables et stellaires, Live.Love.A$AP fut un triomphe de goût immaculé. Ses deux premières vidéos Purple Swag et Peso, une paire de rêves à la codéine a redonné une autre image du Harlem World New-Yorkais, sous l’influence de la codéine, aux couleurs changeantes comme une banlieue de Houston. Tout au long de cette mixtape, Rocky incarne la fraicheur de quelqu’un ayant volé les résultats d’un examen et mémorisé ses réponses à l’avance avant de vaus les balancer en pleine figure. Sa stratégie fut très intelligente et efficace, aucune tentative maladroite n’a été faite pour prouver sa profondeur en tant qu’artiste, même sur ses morceaux les plus émotifs de l’album, Rocky nous montre son assurance hors du commun.

➡ Testing, la révélation d’une vision psychédélique

La force d’A$ap n’est pas qu’il vole au-dessus des tendances du rap, c’est qu’il les conteste à volonté. Il n’est ni à la merci des tendances musicales ni à la merci du style à avoir pour se fondre dans la masse. Qui d’autre pourrait aujourd’hui être présenté comme le successeur des légendes de l’âge d’or de New York tout en se penchant sur le hip-hop méridional (sud) ? Rakim Mayers est un impresario ostentatoire ayant mélangé le cloud à l’esthétique Odd Future, tout en faisant en sorte que cela ressemble à de la mode haut de gamme. A$AP Rocky va naviguer sur le genre de rap poussiéreux associé au rappeur légendaire dont il porte le nom, Rakim, mais en y ajoutant un zest de rythmes acides type Skrillex.  En plus de rapper proprement, ses paroles le montrent comme un homme aux goûts simples bien que très attaché à la mode et le luxe. Peu importe l’héritage destiné aux enfants du rap du début des années 2010, Rocky a su s’imposer et créer sa propre place.

L’une des clés de la réussite d’un album est le morceau d’ouverture, s’il vous attrape de la bonne façon, il peut vous aspirer et vous mettre immédiatement d’humeur à ne rien écouter d’autre. C’est effectivement le cas sur cet album, le premier morceau du projet, Disorted Records, où ASAP parle de comment il devrait être dans votre top 10 et combien de nouveaux rappeurs ont été influencés par lui. Dès le départ, Rocky annonce la couleur, avec des projets de qualité, de nombreuses tendances lancées par lui, il est difficile de lui en vouloir quand il s’adonne à de l’ego trip. A$AP a été plutôt calme pendant 3 ans et ce fut pour lui le moment opportun de rappeler sa place dans le rap game en y ajoutant une production agressive et abstraite pour faire plus de bruit et affirmer sa place de numéro 1.  Distorted Records ouvre la voie à Testing, mais cela n’indique pas exactement comment le reste de l’album sonne. Il vous jette dans la partie profonde, et à partir de là, Testing vous emmène loin du rivage. Après avoir buzzé comme l’un des leaders du cloud rap qui ressemblait un peu à l’époque à des raps chillwave  A$AP s’est par la suite imposé comme un leader de la musique rap en général. Quelques-unes de ses chansons restent tout de même des chansons qui définissent la génération d’aujourd’hui.

➡ Quand le choix du nom de l’album prend tout son sens

Cependant au lieu d’explorer davantage l’attrait du pop-rap qui le rendait accessible à tous, il a plutôt été exploré le psychédélisme avec son album, Long Last ASAP, sorti en 2015. A$AP reprend cette rythmique sur son dernier album Testing, où il nous propose la musique la plus trippée qu’il n’ait jamais faite, tout en restant au sommet de son jeu en tant que rappeur quand il le veut. L’album est plus concentré sur les productions que sur le rap pur, c’est une sorte de musique sans rap. A$AP a lui-même été crédité en tant que coproducteur sur une majeure partie du projet, ce qui nous indique qu’il s’y investit d’avantage.  L’album se joue comme un voyage, et l’acidité commence à mi-chemin à travers le deuxième morceau, A$AP Forever Remix où il sample Porcelain de Moby. Rakim commence à rapper à propos de la compétition jusqu’à ce que le beat s’arrête pour ensuite se tordre comme s’il était lapidé. Sur la fin du morceau Khloe Anna arrive pour chanter comme une sorte d’âme psychique des années 60, c’est un moment qui rappelle le classique psychédélique d’Edan Beauty and the beat et ce n’est pas la seule fois où Testing fait un point de référence à Edan.  Ce n’est pourtant pas le type d’artiste qui revient souvent dans le courant dominant du rap contemporain mais il est claire qu’A$AP Rocky ne s’intéresse pas aux tendances actuelles ou très peu. Il y a tout de même quelques rappels sur l’actualité politique au sein de l’album ou à deux reprises, il qualifie Donald Trump de trou du cul et fait référence au mouvement #Metoo. Il est certain que cet album n’est pas politiquement correct ou fait pour la radio.

C’est dans ses interviews que Rocky en dit plus sur le choix du titre de l’album, Testing, qui est une évidence. Pour le rappeur, cet album est un test où il explore de nouveaux sons ce qui insinue qu’il s’ouvre à la possibilité d’un échec. C’est d’ailleurs son premier album où le slogan A$AP n’apparaît pas comme titre. Cet album est loin d’être parfait bien au contraire, il y a des moments où on a l’impression qu’A$AP ne capte pas tout à fait le son qu’il veut ce qui donne lieu à des moments de flottements incompréhensibles mais la prise de risque est admirable. Il sait probablement que ses fans veulent davantage de morceaux comme Fuckin’ Problems et Wild for the Night, mais la version 2018 d’A$AP ne s’intéresse pas à faire ce style de musique et c’est cet aspect de recherche créative et non d’appel comercial qui rend l’album d’autant plus excitant à l’écoute. C’est loin d’être aussi révolutionnaire mais c’est un album pouvant faire penser à 808 & Heartbreak de Kanye West. A l’époque Kanye a eu une vision qui le transportait en dehors de sa zone de confort, ce qui au départ n’avait pas fait l’unanimité mais qui aujourd’hui est vu comme un classique de sa discographie. Testing semble peut-être décevant à l’heure actuelle par rapport à ce qu’on a l’habitude d’entendre, mais peut-être que cet album a besoin d’un peu de temps pour s’installer. Les collaborations sont nombreuses sur cet album on y retrouve plusieurs artistes comme T.I, Skepta, Frank Ocean, Kodak Black, French Montana, Juicy J,Dev Hynes Kid Cudi…

➡ Coups de coeur

Praise The Lord (Da Shine) feat Skepta

La transition vers Praise The Lord est un point culminant de l’album, et la production de Skepta renforce une fois de plus la viabilité des flûtes en tant que bois intégral du hip-hop, avec les tambours et la basse qui donnent une autre dimension au morceau. Il est possible d’être facilement emporté par le morceau très accrocheur et il aurait été inconcevable de voir une autre personne que Skepta sur ce genre. Petit bémol, il était possible de s’attendre à mieux de la part de Skepta qui a simplement apporté le même style de flow que sur l’album More Life de Drake. Toutefois le morceau rentre parfaitement dans le style Rocky 2018.

A$AP Forever remix feat T.I, KID CUDI, Moby

Ce morceau remet directement dans l’ambiance musicale globale du projet, le choix des featurings est parfait. Chaque voix et couplet s’accordent parfaitement afin de nous propulser dans un univers qui est loin de celui dont à l’habitude avec Rocky. Cudi fait carton plein avec sa voix qui a pris de la maturité, on est loin du Man of the Moon d’il y a 10 ans mais cela reste tout autant agréable.

Hun43rd feat Dev Hynes

Ce morceau comme beaucoup d’autres sur le nouvel album d’A$AP Rocky est construit à partir de samples mutilés. Il sample Tupac Cradle to Grave, le beat est produit par Dev Hynes qui hache le refrain afin de faire en sorte que le son ressemble à un ensemble de voix fantomatique jaillissant des enfers. Rocky entre dans cette scène comme un devin, sa voix sonne surnaturelle, mutant à chaque mesure, gardant l’auditeur sur un terrain instable tout au long. Il semble que le but de Rocky sur Testing est de faire de la musique qui raconte le choc du nouveau, et sur Hun43rd cette ambition est satisfaite.

Cet album est vu comme un simple test de la part d’A$AP qui nous fait découvrir un nouvel aspect de son art dont il est possible de ne pas être particulièrement fan à l’heure actuelle. Cependant la prise de risque est appréciable puisqu’il est sorti de sa zone de confort habituelle. Cependant la qualité du choix des productions est toujours sélectionné sur mesure, idéale pour A$AP qui y apporte sa touche personnelle. Mais désormais quel sera le prochain challenge d’A$AP Rocky en ce qui concerne son style de rap ?

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