PARTAGER

Octobre 2018. Le Monde Diplomatique, journal de référence en matière de politique internationale, publie Rappe pour Nike !, version courte d’un article de Julien Baldassarra publié il y a quelques jours sur le portail en ligne Le Vent Se Lève sous le titre Les rappeurs, petits soldats du capitalisme. La chapeau dresse d’emblée le tableau de ce qui va suivre quand l’auteur mentionne la « sous-culture hip-hop et ses aspirations à renverser la société ». Ce lexique quasi-zemmourien est finalement très révélateur du mépris et de la méconnaissance qui suintent de l’ensemble de l’article et qui ponctuent les jugements de valeur étayés à la va-vite de l’auteur. Pour ce dernier, depuis le début des années 1990, le « rap conçu comme l’art capable d’esthétiser la colère des classes populaires » (par qui ?) a fini par se perdre dans les méandres du capitalisme, victime de son propre succès. Au fur et à mesure de la lecture de l’article, un constat s’impose au lecteur : Julien Baldassarra semble s’être enfermé dans une réalité alternative. Dans cette réalité manifestement très éloignée de celle qui nous est familière, Kery James qui n’a pas sorti d’album depuis deux ans et dont le dernier morceau PDM est une attaque dirigée contre Donald Trump, est le « pape du rap dissident » et Jul calque le contenu de ses morceaux sur celui des grosses maisons de disque. Notons que, conscient des nouvelles réalités de l’industrie musicale, il s’empresse également de souligner le rôle qu’y jouent depuis peu YouTube (créé il y a maintenant plus de dix ans) et le téléchargement (qui fêtera son vingtième anniversaire l’année prochaine). Pour appuyer son propos, il emploie une méthode qu’on pourrait presque qualifier de scientifique : il cherche le mot « biff » dans la barre de recherche de Genius et constate que « la base de données s’affole et affiche des centaines d’occurrences ». CQFD. A l’appui de cette démonstration pourtant déjà suffisamment éloquente, il s’empresse de livrer un florilèges de citations hors-contexte (dont une bonne moitié ne contient d’ailleurs absolument pas le mot « biff »), dont une de la chanteuse pop Angèle (pourquoi pas après tout). Sous la plume mal taillée de Julien Baldassarra, les rappeurs deviennent ensuite des hommes-sandwich 2.0 du fait de leurs partenariats avec des marques comme Ibis, Apple et Nike. Toujours plus pointu dans la généralité, il s’empresse cependant d’affirmer que « lorsque les rappeurs exhibent des vêtements et des accessoires griffés dans leurs clips, la publicité devient gratuite » et en citant comme exemple Jok’Air et Adidas, occultant le fait que la marque aux trois bandes a notamment collaboré avec l’artiste du 13e arrondissement à l’occasion de la sortie de la Prophere… Selon lui, Mercedes-Benz jubile en 2013 quand Kaaris s’exclame sur le refrain de 63 « A.M.G. 63, A.M.G. 63 / J’t’allume de sang froid, j’te l’redis une deuxième fois / J’t’allume de sang froid, j’crame tes 63 grammes ». Mieux, les rappeurs, paraboles du pauvre devenu riche d’après les termes de l’article, osent se réjouir dans leurs morceaux du fait de pouvoir aider leur famille. L’auteur s’indigne quand MHD affirme ne plus avoir de retards de loyers, il s’agirait là selon lui d’une conception tribale et égoïste de l’existence digne de Margaret Thatcher (pourquoi s’embarrasser de nuances ?). Il ressort finalement de l’article que Julien Baldassarra, juge ultime du comportement des classes sociales inférieures, n’approuve pas le rapport des rappeurs à leur propre existence et notamment au manque de pauvreté qui a marqué la jeunesse de certains. A deux doigts de nous expliquer que le genre tient en fait son nom de l’acronyme de « rhythm and poetry », il semble également incapable de nuancer la moindre parcelle de ses propos et prononce sur un sujet particulièrement complexe des jugements tranchés de spécialiste. Un spécialiste qui pour autant semble signer avec ce papier son premier sujet sur l’urbain, après avoir parlé en vrac du logement social en Espagne, de la crise catalane, de l’identité grecque et de l’enfouissement de déchets nucléaires à Bure… En espérant que pour ces papiers, Julien Baldassarre ne se soit pas contenté d’une recherche sur Genius pour tirer des conclusions.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.