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C’est l’histoire d’une polémique soulevée par le mouvement nationaliste Génération Identitaire, reprise par Marine Le Pen et le Front National et par une bonne partie de la classe politique française, d’Eric Ciotti à Laurent Wauquiez. Une énième polémique sur le rap me direz-vous, et vous n’aurez pas tort… Mais certainement plus forte que les précédentes, peut-être parce qu’elle a rapidement dépassé Médine pour raviver d’éternels débats de société, d’autant qu’elle a rapidement été relancée par l’association Femmes solidaires et sa pétition contre un concert de Niska à Ivry à cause de paroles jugées sexistes. Le traitement médiatique on ne peut plus biaisé de la polémique n’est pas non plus étranger à la réaction d’une part non négligeable de la société française. Entre Apolline de Malherbe (qui entre parenthèses enseigne le journalisme politique à Sciences Po Paris) qui affirme sur BFM Politique que Médine a sorti en 2015 un album affirmant dans son intitulé que « le Jihad est un grand combat » (en réalité, il s’agit de l’album Jihad, le plus grand combat est contre soi-même sorti en 2005 soit il y a 13 ans) et Luc Le Vaillant qui profite de l’occasion pour comparer dans Libération Médine et Niska et ses « vulgarités lourdaudes » à Bertrand Cantat qui après tout n’a que « tué son amour, Marie Trintignant, à coups de poing » et poussé au suicide sa deuxième femme Kristina Rady. L’auteur, qui admet que le rap et « ces roulages de mécaniques, ces biscotos tatoués de faux durs, cette ferblanterie bling-bling » ne sont pas son monde, regrette d’ailleurs que Cantat ait autant de chances de poursuivre sa carrière que les cinéastes pédophiles Woody Allen et Roman Polansky

Pour analyser le traitement médiatique de la polémique et le manque de réactivité de la scène urbaine, nous avons abordé le sujet avec Genono, journaliste chez Booska-P, Noisey, Mouv et Check et rédacteur en chef de Captcha Mag, le rappeur du 18ème arrondissement de Paris Davodka et LK du groupe Hôtel Moscou.

L’extrême droite veut empêcher Médine de jouer au Bataclan !

Etant donné les proportions qu’elle a pris, est-ce que la polémique autour du concert de Médine ne serait pas le symptôme d’une sorte de « contre vague » en réaction à l’ascension du rap français ces dernières années ?

Davodka : Plus que la popularité du rap je pense que c’est surtout la banalisation du racisme en France qui favorise ce genre d’action. Avant les gars ils votaient FN mais c’est pas un truc dont ils se vantaient, aujourd’hui avec les réseaux sociaux ils ont plus peur de le crier parce qu’ils se cachent derrière un pseudonyme et ça leur donne l’impression d’être tout puissant et de pouvoir dire et interdire ce qui leur chante.

LK : En ce qui me concerne, le seul point qui m’intéresse dans cette controverse du Bataclan, c’est celui de la liberté d’expression. Pour tous. Et à ce titre, le gouvernement a fait ce que j’espérais en annonçant ne pas interférer dans les choix de programmation de la salle. On sait que cela n’a pas toujours été le cas en France, saluons-le. Pour le reste, c’est une affaire extrêmement stérile qui n’apportera rien à personne si ce n’est à l’extrême droite et à Médine, et qui fera perdre tous les autres. Les uns en utilisant comme d’habitude la persécution islamophobe contre Médine ; et xénophobe et caricaturale contre le rap en général. Rien de nouveau, ils s’en serviront encore à l’avenir pour rester au cœur de l’attention médiatique.

Genono : Je pense que c’est aussi le reflet d’une espèce de fracture générationnelle, dans le sens où les jeunes générations qui ont grandi avec le rap, et les anciennes générations voient ça comme un truc vraiment étranger à leur culture. Le soucis est dans cette fracture générationnelle où les plus jeunes et les plus vieux n’arrivent pas à s’entendre. On risque d’avoir une opposition entre les médias traditionnels qui refusent d’évoluer dessus, et d’intégrer le rap, et d’un côté des médias plus jeunes.

Justement, comment expliquer les positionnements anti-Médine de BFM, dans un contexte général de réchauffement des relations entre l’urbain et les médias généralistes ?

Davodka : BFM est connu pour être un média de stigmatisation, et il manque cruellement de professionnalisme. Il n’y a qu’à voir la mauvaise foi de la journaliste par rapport à Médine, ou même le fait qu’ils montrent à la TV la position de gens cachés pendant une prise d’otage. Ils veulent faire du sensationnalisme, ils sont près à se jeter sur n’importe quoi pour remplir leurs 24h d’audience. Il y a d’autres médias qui ont évoqué l’affaire, et même en étant pas forcément d’accord avec l’artiste ils ont fait en sorte de se renseigner un minimum.

Genono : Pour moi, ils vont dans le sens du vent, en ce moment le vent va dans le sens de taper sur tout ce qui est barbu, et ils y vont. Pour moi, les médias ne prennent pas vraiment position, ils suivent la tendance. D’un côté, c’est bien qu’on l’ait vu parce que c’est une preuve flagrante de la mauvaise foi et de la malhonnêteté de ces médias là. C’est vraiment un flagrant délit de malhonnêteté. Quand je vois ce genre de trucs, je me dis que le débat ne sert à rien parce que t’es face à des gens qui ont déjà décidé de leur avis.

Comment expliquer le manque de réactions à cette polémique dans le rap français, ou tout du moins le nombre limité et la mesure des réactions ?

Genono : Il y en a quelques-uns qui l’ont fait, par exemple Fianso. La manière dont il a réagi ne m’étonne pas du tout, parce que c’est quelqu’un qui veut montrer qu’il est fédérateur, qu’il est là pour soutenir les autres, que si lui a une galère il a envie d’être soutenu… Après, des mecs comme lui, il n’y en a pas beaucoup. Le rap français, ça reste quelque chose de très individualiste où chacun est dans son coin et même s’il y a une apparence de fraternité en ce moment, c’est chacun sa merde. Après, je te cache pas que ça m’étonne un petit peu, je pensais quand même qu’il y aurait un peu plus de réactions dans le sens de Médine et de soutiens pour lui.

En tant que rappeur, est ce qu’on se doit de soutenir Médine dans son combat contre une volonté de censure à laquelle il se trouve confronté ?

Davodka : Je crois pas qu’il soit impératif de le soutenir mais perso ça m’arrive également de choquer pour faire passer un message, c’est une des marques de fabrique du rap et je pense qu’il est important de préserver ça. Je suis pas de la même confession que Médine et fatalement je me reconnais pas forcément dans tout ce qu’il dit mais j’estime qu’il devrait avoir le droit de le dire, basta. Après les rappeurs en général aiment plus trop se mouiller en ce moment, suffit d’une étincelle pour déclencher un feu et on est bien trop attaché à nos chiffres pour risquer de fâcher.

Genono : Personne n’est obligé de prendre parti pour qui que ce soit. Pour moi, la polémique est sans intérêt parce que d’un côté, t’as un rappeur qui aime titiller les esprits stupides depuis pas mal de temps, et on savait qu’à un moment ça allait forcément tomber sur lui, et en face de lui il a une armée de tâcherons bien contents de tout prendre au pied de la lettre sans chercher plus loin que le bout de leur nez. Quand tu tombes sur des gens intelligents ou des auditeurs qui ont envie de comprendre ta musique, forcément ça ne pose pas de soucis et ça fonctionne, mais quand tu tombes sur des gens qui ont envie de critiquer soit le rap, soit les musulmans, c’est du pain béni pour eux de voir un barbu avec un t-shirt Jihad qui va faire un concert au Bataclan. C’est limite trop facile pour eux.

D’un autre côté, beaucoup soulignent que Médine a longtemps fait le jeu de la provocation, et que cette polémique ne doit rien au hasard…

LK : Médine n’est pas étranger à la provocation. Je ne suis pas expert dans sa musique mais je découvre certains de ces morceaux depuis quelques jours et je constate qu’il a plus d’une fois volontairement fait le jeu des racistes en tous genres. Les causes que prétend défendre Médine peuvent être justes, mais dans les faits, on voit que sa manière d’agir alimente surtout les divisions et sa campagne de promotion. Je ne suis pas certains que l’on ait besoin d’amplifier les frontières entre les êtres en ce moment et au final la société ne se retrouvera pas grandie de ce « débat » qui n’en est pas un. Dans un cas de figure différent, je trouve qu’une discussion autour des critiques contre la venue de Niska à Ivry, si elle ne se résumait pas à une chasse au sorcière sur fond de xénophobie, aurait pu créer un dialogue intéressant. Car il y avait une opportunité pour chaque parti d’apprendre et d’arriver à accroître une prise de conscience globale de problème de société que sont le racisme et de la misogynie.

Genono : Pour moi, le grand problème du positionnement de Médine, c’est qu’à la base c’était un rappeur indépendant de province, censé garder sa fanbase un peu restreinte qui le suit et comprend ses messages. A l’époque où il a consolidé cette fanbase, je pense pas qu’il s’attendait à remplir un jour le Bataclan, à devenir un rappeur qui peut toucher d’autres sphères… Aujourd’hui, il est peut être un positionnement compliqué” parce qu’à la base il s’adresse à des auditeurs qui souhaitent comprendre son message et qui comprennent tout à fait ses double sens. A la limite, je comprends un auditeur qui n’a pas grandit avec le rap, qui ne connait pas non plus l’islam… L’amalgame est super vite fait. J’ai l’impression que ça fait pas mal d’années qu’il recherche ce débat sur sa musique, et aujourd’hui il est servi. j’espère qu’il va savoir assumer le truc… C’est vrai qu’il a l’air un peu dépassé parce qu’il n’a pas énormément réagi et à la limite c’est la seule bonne réaction à avoir, parce que tout ce que tu vas dire servira uniquement à alimenter le débat et ça va te desservir dans tous les cas.

Est ce qu’un artiste doit être tenu responsable de propos tenus à une autre époque de sa vie et surtout de sa carrière ?

Davodka : Tout le monde évolue et grandit, moi même j’ai plus la même manière de penser qu’il y a dix piges. On peut demander à ce que l’artiste se justifie sans pour autant le condamner. Et ça reste des mots. En France t’as des pédophiles condamnés qui s’y cachent pour échapper à leur peine de prison mais nous rappeur, on devrait faire attention à nos paroles ? Où est notre liberté d’expression du coup ?

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