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Entre Maes, Kalash Criminel et Kaaris, Sevran est en ébullition ces dernières années. Le rap amer inspiré de la trap des Etats-Unis a fait beaucoup d’émules dans le 93. Ce véritable laboratoire à ciel ouvert de la trap française qu’est Sevran vient de délivrer son dernier produit. Triple S, projet commun entre le quatuor de Sevran 13 Block et le beatmaker Ikaz Boi issu de Bromance Records, est arrivé dans les bacs. L’album fait montre d’une alchimie indéniable entre les rappeurs et le producteur. Surtout, à la manière d’Or Noir avec la drill, il fixe dans le temps une nouvelle dérivation de la trap, genre en perpétuelle mutation.

Interview 13 Block: Olaskurt, Violence Urbaine Emeutes, Hot Defff

➡ 13 Block est une bonne fois pour toutes le baromètre ultime de la trap en France

Le quatuor de Sevran est sans conteste l’indicateur le plus fiable de la tendance trap en France. Kaaris, en 2012, ouvrait une brèche pour la trap à Sevran avec Z.E.R.O. Puis, avec sa hache aiguisée à la drill, il l’a complètement élargie avec Or Noir. Le 13 Block s’y est engouffré et publie son premier projet Xiii en 2014. Toutefois, c’est un autre de leurs projets qui va asseoir leur autorité dans la sphère trap. Violence Urbaine Emeute, sorti en 2016, est un véritable passage de témoin entre ces deux artistes : Kaaris embrasse complètement la voie de l’ouverture avec Okou Gnakouri et continue de s’écarter de la trap comme il le faisait déjà sur Le Bruit de mon âme alors que le 13 Block, plus que jamais, reste fidèle à la trap de Waka Flocka Flame qui, avec Flockaveli, a résonné jusque dans les barres de Sevran. La discographie entière de l’ex-protégé de Gucci Mane fascine par la rage suprême qu’il exprime. Flows féroces, cris bestiaux, aboiements de cerbères, sirènes de l’enfer et détonations d’armes de tous les calibres se frôlent en un chaos fumant et captivant. Cette inspiration majeure couplée à la drill importée par Kaaris a donné naissance, en 2016, à Violence Urbaine Emeute puis Ultrap qui ont assis leur domination sur la trap française. Libérez ressemble beaucoup à Bébé de Kaaris alors que Drugz véritable déflagration, concentre l’âme du rap de Waka Flocka, plus maître artificier qu’emcee.

Après Ultrap, installé confortablement dans le paysage trap, le 13 Block s’offre l’année 2017 afin de se reconstruire musicalement et proposer une image nouvelle afin de gagner en épaisseur et en notoriété. D’abord, ils se rapprochent d’Alkpote, rôdé à l’exercice trap, qui leur a précédemment fait un appel du pied en remixant leur titre phare Insomnie pour ouvrir sa saison 2 des Marches de L’Empereur. Ensemble, ils signent la cinquième marche de cette dite saison et sans aucun doute la plus plébiscitée par le public.

De son côté, le 13 Block parsème 2017 de morceaux clipés qui insufflent une esthétique nouvelle à leur musique tout en diversifiant le registre dans lequel ils excellent. Si Kurama ou Wario sont dans la continuité de 2016, Essaye ou encore Vous le savez voient leurs contours acérés polis : les productions, toujours criblées de basses, sont surplombées par des mélodies sirupeuses voire mélancoliques qui poussent le quatuor à varier leurs flows et leurs interprétations. Toutefois, c’est un autre morceau qui va propulser le 13 Block au rang supérieur et marquer en même temps la genèse de leur dernier projet Triple S.

➡ Somme, genèse d’une nouvelle identité musicale et d’une alchimie rare entre le 13 Block et Ikaz Boi

Somme, premier morceau sorti avec Ikaz Boi, lance une trap nouvelle pour eux mais aussi est la genèse spontanée de Triple S. La violence explicite des productions de leur discographie s’est évanouie. Les basses sont complètement dominées par une mélopée qui donne instantanément un relief encore jamais vu dans la carrière du 13 Block. La production de Somme est effilée, vaporeuse, mystique et rend de ce fait le rap du 13 Block mythique. La furie vengeresse de Waka Flocka Flame et la haine sans bornes de Chicago se sont éteintes au profit d’un rap plaintif et élégiaque. Le refrain de Zed, pourtant dur sur le fond, est adouci par son fredonnement et un gimmick emprunté à Rihanna.

De l’aveu du 13 Block, le succès de Somme et l’alchimie ressentie en studio mais aussi par le public les a poussés à réitérer l’expérience. Après avoir laissé Somme faire son effet, le collectif balance une deuxième collaboration avec Ikaz Boi. Vide est sans aucun doute le plus gros succès de leur jeune carrière. Il rassemble les mêmes caractéristiques que Somme tout en les magnifiant : l’esthétique du clip est à la fois extrêmement soignée tout en étant fidèle au rap de rue du groupe ; la production est un courant d’air menaçant de s’échapper à tout moment, sorte de mélodie émanant d’un jouet pour bébé coincée entre egotrip et désabusement. Les rappeurs semblent piégés dans leur vie de dealer qui n’offre aucune perspective.

➡ Des influences purement américaines, de Waka Flocka à Young Nudy

Ikaz Boi semble très au fait des dernières nouveautés rap des Etats-Unis, notamment grâce à Brodinski dont il est proche via le label Bromance Records et qui, depuis 2015, a un pied à Atlanta. Là-bas, la rugosité de Waka Flocka Flame et l’âpreté de la drill se sont érodées au profit d’une trap aux thématiques élargies. Décomplexée, elle est le lieu de confessions poignantes : Future a fait de la trap son exutoire principal, bien avant la codéine. Depuis DS2, l’amertume de sa rupture avec Ciara transparaît autant dans sa musique que son quotidien passé de dealer. Alors que Waka Flocka ou OJ da Juiceman étaient ivres de rage, la nouvelle génération, derrière Future et Young Thug, s’octroie des largesses et des épanchements sentimentaux encore inédits sur des instrumentales qui s’éloignent des trap houses mal éclairées et des nuit noires passées à dealer de la dope à des toxicomanes en détresse. Les fers de lance de cette évolution sonore aujourd’hui se font appeler Metro Boomin’ ou encore Pierre Bourne. Ce dernier a donné à la mixtape éponyme de Playboi Carti une légèreté addictive et a fendu la carapace de Young Nudy, qui a signé avec Nudy Land un projet de trap obscur mais aussi sautillant, voire lumineux, après deux premiers opus de Slimeball extrêmement froids.

Surtout, cette nouvelle trap gangrène l’underground, notamment à Atlanta. Hoodrich Pablo Juan délivre depuis deux ans une trap dure qui adopte parfois des airs plus clairs, voire mielleux. Dans sa discographie récente, Homisquad ou encore Get It adoptent des sonorités beaucoup plus cotonneuses. Autour de Hoodrich Pablo Juan s’articule tout un collectif nommé Mony Powr Rspct qui concentre une aile de l’underground trap. De tous, Lil Dude est probablement le plus remarquable et aussi celui qui se rapproche le plus de ce que réalise le 13 Block aujourd’hui.

➡ Triple S ou l’homogénéité musicale comme mode de communication, et l’ouverture à de nouveaux horizons

C’est gorgé de ces influences que le 13 Block et Ikaz Boi délivrent ensemble le très attendu Triple S le 6 avril. Don Pablo, le morceau d’ouverture, plante immédiatement le décor et donne la couleur de l’album. Sur une production minimaliste et brumeuse, les rappeurs du 13 Block paraissent lointains. Ikaz Boi les esquisse tel un cauchemar trouble et insaisissable, voire un obscur mythe. Mécaniques, sans âmes, ils vendent leur drogue et agissent au mépris de la vie humaine (« pas d’amis à part noir calibre »). L’homogénéité du projet n’empêche pas d’explorer d’autres horizons. Hormis les singles Somme et Vide abordés précédemment qui distillent un désabusement nouveau dans la musique du 13 Block, d’autres morceaux élargissent plus encore la palette des Sevranais. Calibre voit Detess et Zed s’associer pour un refrain hypnotique. Etrangement euphorique, Detess chantonne la mort (« Calibre lourd / On khalli nous ») de sa voix d’ours, ce qui le rend d’autant plus terrifiant. Ensemble, le 13 Block se délecte de la mort, du vice, du trafic et de la peur.

Plus loin, le track Triple S ayant donné son nom au disque est empreint de légèreté. Coproduit par Ponko, le beatmaker belge et grand artisan du dernier album d’Hamza, 1994, est venu en studio insuffler sa science des morceaux ensoleillés. La mélopée tropicale et les maracas viennent se mêler à l’âpreté du 13 Block pour un morceau dansant aux airs irréels. Zed accroît cette légèreté par un pont susurré d’une voix suave. Toutefois, même en été, les rappeurs dealent : parce que les toxicomanes ne prennent pas de vacances, celles du groupe ne sont qu’un doux songe. Leur seul loisir est explicité dans Twerk, un pur morceau de strip club qui vient rompre avec le morceau précédent chimérique. Sur une instrumentale épaisse, construite autour de basses résonnantes et de cuivres, durant un temps, les rappeurs se délestent de leur costume de dealer pour se laisser aller à une monstrueuse lubricité. Point d’interrogation, le morceau de fermeture est poussiéreux comme les plaines du Far West et replonge l’auditeur dans la brume instaurée par Don Pablo qui s’est dissipée, la cause aux danses  énergiques des vigoureuses stripteaseuses.

Sur une mélodie de piano distordue, les cowboys de Sevran OldPee et Zefor s’opposent lors d’une passe d’armes épique, arbitrée par un Zed encore impeccable au refrain. Ce clap de fin aux allures de duel tout droit sorti des plus grands westerns est l’apothéose d’un album maîtrisé en tous points. De la même manière que Kaaris a su, avec Or Noir, digérer et synthétiser les influences trap de Gucci Mane et les influences drill de Chicago de Chief Keef, Lil Reese, Fredo Santana ou encore Lil Durk le 13 Block, avec Triple S, a réussi à s’inspirer de la trap en perpétuelle métamorphose sans jamais trahir l’esprit du groupe : alors que l’essentiel des rappeurs sont à la poursuite du luxe, le 13 Block a érigé la rue comme le cœur de leur musique. Sevran coulera inéluctablement dans leurs veines et ça, personne ne le leur enlèvera.

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