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Le marasme industriel de Détroit laisse un sol a priori peu fertile à l’épanouissement. Pourtant, Motown est une terre gorgée d’artistes ayant révolutionné leurs genres. Dans l’ombre de sa réputation d’industrie automobile, Détroit a notamment donné naissance à la techno, dans les années 1980, genre inspiré de la musique de Kraftwerk et de la p-funk. Surtout, sous l’influence de la Bay Area puis de la Louisiane, elle a vu émerger une scène rap aussi prolifique et variée que trop confidentielle. De nos jours, derrière Eminem, en fin de carrière, et Big Sean, détaché de l’héritage de la scène de Détroit, une nouvelle vague de rappeurs occupe le bitume. Le rap est un exutoire pour une jeunesse délaissée, où les appels de phare de la rue prédominent sur ceux de l’Etat. Un de ses fers de lance les plus emblématiques est Tee Grizzley.

➡ Une année 2017 décisive dans la carrière de Tee Grizzley et une nouvelle marche vers le sommet

2017 a été une année capitale pour le rappeur de Détroit. Tee Grizzley a enfin sorti la tête de l’eau après avoir vécu des moments troubles : par deux fois, il a été jugé et condamné à de la prison ferme. Par deux fois, il est tombé pour des affaires de vol. La première prend lieu et place à l’université de Michigan State où il est scolarisé. Etudiant fauché, il s’adonne aux larcins en s’introduisant dans les chambres de ses camarades afin d’y dérober tout ce qu’elles renferment de valeur. Le butin s’élève alors à 10.000$ en cash et la même somme en appareils électroniques. L’autre fait suite à un braquage foireux dans une bijouterie du Kentucky. Avec des complices, tous armés de marteaux, ils brisent les vitrines de l’enseigne afin de s’emparer des bijoux. Malheureusement pour eux, un client armé les met en joue de son pistolet, les forçant à s’allonger face contre terre en attendant l’arrivée des forces de l’ordre qui n’auront qu’à les cueillir.

Ces déboires lui ont valu un peu moins de deux ans de prison, peine qu’il a purgé jusqu’à sa libération en 2017. Il a tenu secrète cette bonne nouvelle durant quelques jours avant de l’annoncer avec son morceau clipé First Day Out. Une déflagration. Sur un sample plein de spleen de Perkys Calling de Future, Tee Grizzley rappe ses remords et ses regrets, mais aussi sa détermination et sa hargne avec une verve rare qui séduira l’auditoire. Ses flows fougueux et percutants couplés à un vécu touchant font du morceau un hit qui lui vaudra une signature sur le label 300 Entertainment trois semaines après sa sortie. La suite : une mixtape très réussie et une dédicace de Jay-Z sur Twitter qui ont définitivement placé Tee Grizzley comme une étoile montante du rap américain.

➡ Motown, terreau âcre de l’inspiration et des premiers titres de l’artiste en devenir

Cette réussite fait suite à une existence hachée par les drames, imbibée de la froide violence de sa ville. Né en 1994 dans les quartiers ouest de Détroit, Terry Sanchez Wallace vient au monde alors que le crack a mis à sac les rues et stigmatisé les pauvres et que les exactions de gangs tels que Pony Down ou Young Boys Inc font rage. Son enfance est marquée par les stigmates des quartiers défavorisés : ses parents vivent de trafic de drogue et sa maison est un point de vente prisé pour les camés du coin. Ces derniers étant accaparés par des business illicites ne laissant aucune place au répit, la grand-mère de Tee prend le relais de son éducation. Au sein de ce nouveau foyer, il fait ses premières rencontres avec la musique. Toutes les pièces de la maison sont traversées par des notes de R’n’B des années 90.

Les chants suaves de Jodeci, Dru Hill, The Fugees ou encore Erykah Badu ont dû émaner de la chaîne hi-fi pour se loger dans l’inconscient de Tee, qui tirera de cette madeleine de Proust un sens de la mélodie imparable. Son deuxième coup de cœur avec la musique apparaît lorsque Tee n’a que huit ans. A cette époque, ses oncles s’octroient des séances de studio et rentrent à la maison avec, sous le bras, des pistes qu’ils font partager au reste de la famille. Immédiatement, Tee est ébahi et empli de curiosité béate. Entendre la voix de ses oncles autrement que par leur propre bouche lui paraît insensé au point d’éprouver une fascination sans bornes pour ce procédé, qui se transformera en profond amour lorsque ses oncles l’emmèneront au studio pour qu’il vive l’expérience de l’enregistrement.

Ces deux traumatismes l’ont irrémédiablement mis dans les rails de la musique. A partir de quatorze ans, il rappe régulièrement, tentant de reproduire en studio les prouesses des Street Lordz ou encore de Blade Icewood. Avec trois de ses amis, Lee, JR et Po, ils forment un groupe de rap, AllStars BallHard, qui publie régulièrement des morceaux sur YouTube vers la fin des années 2000. On y discerne déjà sa voix singulière et sa verve caractéristique. Toutefois, cette fougue de jeunesse va sévèrement battre de l’aile lorsque, en 2011, sa mère, épinglée pour trafic de drogues, est emprisonnée pour quinze ans. Elle est d’autant plus mise à mal lorsque son père est assassiné un an plus tard dans les rues de Détroit. La vie de rue l’a consumé, du propre aveu de son fils. Cruelle, froide, elle donne et reprend sans aucune pitié.

➡ La prison, centre de formation d’un rap mâture

Malgré un climat d’enfance difficile, Tee semble être né sous une bonne étoile. Il parvient à résister aux appels de la rue au contraire de nombre de ses comparses. De la même manière, il se tient à l’écart des drogues et de l’alcool, échappatoires premiers lorsque l’on grandit dans un environnement si précaire, où ces substances sont omniprésentes, et que l’on est criblé de tragédies. Ce mental d’acier l’aidera également à surmonter la double peine de prison qu’il écope en 2015. Seul avec lui-même dans sa cellule, il fait du rap sa priorité et y écrit l’intégralité des textes de son premier projet solo, My Moment. Sur cette mixtape, Tee Grizzley narre son histoire d’une plume tranchante et touchante à la fois.

Durant son incarcération de près de deux ans, il s’est débarrassé de la télévision au profit de livres de toute sorte de plus en plus nombreux dévorés à la chaîne. Il y a absorbé un vocabulaire et une science du verbe rare parmi la jeune garde du rap. Ce bagage littéraire façonne son style de manière indéniable : à l’heure où beaucoup pratiquent l’écriture automatique, sous l’influence de Gucci Mane, il reste proche de ses aînés assidus comme Payroll Giovanni. Le talent de cette plume est couplé avec un vécu extrêmement dense. Ayant vécu dans une trap house, né de parents happés par les vices d’une vie de crime, ayant baigné dans la mort et les guerres de gangs, il est pétri d’authenticité. Au détour d’une ligne d’egotrip, il conte volontiers cette vie sans concessions.

Toutefois, animé d’énergie pure, il fusionne sa narration avec une fougue inépuisable. Il rappe avec acharnement ses flows rapides et secs, à la manière de Meek Mill, transcrivant une détermination et une hargne contagieuse comme sur le second couplet de Country. Ce rappeur hors-pair est aussi un chanteur avéré. Parfois, en studio émerge ce R’n’B qui a bercé son enfance âpre. Traversé de mélodies, il les chante sans pudeur et est extrêmement touchant. Sur Day Ones, il nous gratifie d’une chanson dans laquelle il rend hommage à ses amis ayant trouvé la mort. Sur Testimony, brillante outro, il fait étalage de son aisance dans les mélodies et signe un refrain à la mélopée aussi poignante qu’entêtante.

Maintes fois, Tee Grizzley a prouvé qu’il pouvait aussi bien exceller dans des registres beaucoup plus actuels. Proche de Lil Yachty, il l’avait invité à faire un morceau, qui sera le carton From the D to the A. Sur Lil Boat 2, Lil Yachty lui a rendu la pareille avec Get Money Bros. Ensemble, ils signent probablement le meilleur morceau de la mixtape avec NBAYOUNGBOAT et font montre d’une alchimie incontestable. Armés de ses multiples talents, Tee Grizzley a aiguisé ses crocs pour dévorer l’année qui se profile. Après s’être octroyé un plaisir de choix en délivrant en décembre dernier un projet commun avec Lil Durk, le rappeur de Détroit mobilise toutes ses capacités pour nous délivrer ACTIVATED, son prochain projet à paraître le 11 mai prochain. Il a déjà levé le voile sur deux extraits, Colors et Don’t Even Trip en featuring avec Moneybagg Yo, qui ont en commun l’agressivité et la rogne. La bête de Motown semble bel et bien lâchée.

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