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Si l’on pensait devoir attendre la fin de l’année 2018 pour récompenser les rappeurs de pléthore de compliments et tirer les résultats définitifs des courses, Maes vient de bousculer les attentes françaises. Le mois de mars vient de commencer, mais Réelle Vie 2.0 est acclamé, permettant à son auteur de déloger la plupart des prétendants actuels aux premières places du classement des prochains grands noms du rap français. Et vu la gueule des concurrents, il s’agit ici d’un coup de maître.

➡ Un style déjà solide et voué à évoluer sous les meilleurs augures

Déceler les perles rares avant leur explosion a toujours été un jeu de piste central chez l’auditeur, qu’importe que le genre soit aujourd’hui le plus écouté ou le plus révélateur des habitudes d’écoutes de l’individu. Peut-être même que ce jeu est d’autant plus complexe aujourd’hui de par l’évolution des modes de consommation de la musique et la compétition sanguinaire qui en découle. Le schéma classique voudrait que les prochaines têtes d’affiches prennent d’assaut l’industrie de manière logique et cohérente, qu’elles soient récompensées en bonne et due forme après des années de travail intensif à créer les fondations d’un style ; et si c’est toujours globalement le cas, les auditeurs tendent tout de même à trop souvent se laisser séduire bêtement par un rappeur qui n’en est, finalement, encore qu’à ses brouillons.

Si l’on pouvait se permettre, par le passé, de préparer le terrain et draguer lentement son public sur de longues années, il faut aujourd’hui avoir des tonnes de brouillons traçables derrière soi ou bien montrer très rapidement tout ce dont on est capable de faire pendant que le buzz est encore présent -quitte à évidemment se perdre artistiquement entre ce que l’on souhaite faire et les demandes incessantes et changeantes d’un public orgueilleux. En témoigne une nouvelle fois l’ascension hâtive de Moha La Squale et la dégringolade critique qui s’en est suivie au travers d’un ras-le-bol général et d’une demande d’innovation musicale non-respectée, car sûrement non-voulue par l’artiste.



Tandis qu’il faudrait que l’on réapprenne à laisser les rappeurs se construire dans le temps, Maes lui, prend le contre-pied et nous impose un style déjà solide, visiblement enclin à évoluer sous les meilleurs augures. Ses années de brouillons sont vagues, 2014 tout au plus, et si les planètes semblent alignées, c’est aussi et surtout car il n’est parti en guerre qu’après avoir accroché toutes les clés de la réussite à son trousseau.

➡ Un pur produit de son environnement animé d’une étincelle créatrice

Originaire de Sevran, sa position géographique interpelle déjà la curiosité. Zone à tension pour le gouvernement, nébuleuse de talents pour le rap, Sevran recrache depuis plusieurs années à la surface des rappeurs talentueux promis à un succès rapide, comme le démontre dernièrement la montée fulgurante de Kalash Criminel. Si la ville pourrait s’apparenter à une sorte d’Atlanta-Chicago sauce escargot, le 93 n’a pourtant jamais réussi à s’affirmer véritablement comme une école artistique à part entière, car là où Boulogne, Evry, Grigny ou encore Marseille ont respectivement en commun une manière de rapper reconnaissable, Sevran déroge à la règle.

Malgré tout, et au-delà d’une visible appréciation globale du rap français, la musique de Maes se fait l’écho d’influences locales. La froideur stylistique de Mac Tyer, la science poétique de Kaaris et la virulence vocale de MC Bolo -que le rappeur et chroniqueur Hype a su pointer du doigt et notifier à raison- gravitent autour de son noyau dur d’influences et en font un pur “produit de son environnement.” Cependant, les inspirations suscitées ne sont que factuelles, l’essence même du rappeur sevranais se situe dans une double-utilisation de sa voix, tantôt criarde et colérique (Sale Histoire, RS6) tantôt douce et légère (Sur Moi, Mal à la vie).

➡ Il lui aura suffit d’onze titres pour tous les gouverner…

Cette bipolarité vocale permet à l’auditeur de constamment s’étonner de ce qui l’entend tout au long du projet et reflète sans doute la principale raison pour laquelle Réelle Vie 2.0 est autant apprécié : la voix portée en cris transporte le contenu rappé dans une dimension 1.0, où la colère se transforme en haine, le rejet en dégoût, l’ambition en orgueil, tandis que la voix adoucie en presque chuchotement emmène le contenu rappé dans une dimension 2.0, où la colère se transforme en mélancolie, le rejet en indifférence et l’ambition en appréhension. C’est sur ce dernier point que la musique de Maes prend tout son sens.



A l’instar de ce que peut faire 21 Savage sur Numb, emprunter un ton léger contraste avec le poids sémantique des propos traités. Il ne s’agit pas seulement d’être calme et reposé, ou de faire acte de solennité en adoucissant sa voix, mais de réussir à transpirer la nonchalance, car celle-ci, finalement, accentue l’impact de la parole sur l’auditeur : la voix devient un instrument d’amplification émotionnelle sur celui qui écoute. Cette nonchalance est également physique, et trahit sans doute une timidité personnelle que l’on peut sentir à la caméra. Il le concède lui-même en interview, il n’est pas du genre à se mettre en scène, et préfère rester sur la route du naturel.

Tant mieux, ce manque d’expression gestuelle rentre parfaitement dans le moule et appuie une nouvelle fois l’impact sur l’auditeur, maintenant spectateur. Si ce n’est un faible mouvement d’épaules, prochaine marque de fabrique, Maes reste passif, et laisse sa voix, ses textes, son flow et sa musique faire tout le reste.

➡ Interview : « J’aime beaucoup la musique en général, donc je vais pas me priver… »

HHR : T’as 23 ans, tes premiers pas dans le rap remontent à tes 14 ans, avec ton premier groupe appelé MSR,  c’est à cette période où tu t’es rendu compte que ça allait être dur de faire carrière dans le rap ?

Maes : Même pas, on pensait pas à ça à cette époque, c’était une bonne période où on se débrouillait pour rapper, dès qu’on avait un plan. C’était aussi les premiers freestyles. Pour MSR, t’as Sy qui rappe encore d’ailleurs.

HHR : Justement l’enfance de Maes à Sevran, ça ressemblait à quoi ?

Maes : C’était assez basique, j’avais une enfance de jeune de quartier comme beaucoup d’autres, c’était une vie simple.

HHR : En parlant de Sevran, depuis quelques années, il y a un véritable vivier d’artistes, est-ce que tu rappais avec des artistes comme Dabs ou 13Block quand vous étiez vraiment plus jeunes ?

Maes : Non mais on se connaissait déjà, on écoutait chacun les trucs des uns et des autres, on voyait ce qui se faisait. Après, on s’entend toujours bien, la preuve avec Dabs qui est dans mon projet.



HHR : A l’époque, en 2014, des rappeurs commençaient à émerger au Rougemont, est-ce que leur succès donnait envie aux autres quartiers de se faire entendre ?

Maes : Ouais, mais c’est normal, on voyait que ça pétait ailleurs, on se disait pourquoi pas nous. Après t’as vu c’est comme l’OM et le PSG, il y a une rivalité sportive où une équipe a toujours envie d’être au-dessus de l’autre.

HHR : Tu te rappelles de tes premiers clips avec Obeurnoir ?

Maes : Ouais je m’en rappelle bien, très bien, c’était les débuts, à la base je voulais juste faire des clips et mettre en avant ma musique à travers la vidéo. C’était mes premiers pas, donc je me testais devant la caméra, et je t’avoue qu’à mon échelle de l’époque, Obeurnoir m’a permis de passer un cap.

HHR : T’apprécies énormément Salif, mais quelle était la chose qui t’impressionnait le plus chez lui ?

Maes : J’aimais beaucoup sa façon d’écrire qui se retrouve dans mes textes, après mon son préféré de Salif, ça reste Caillera à la Muerte, j’aimais trop ce morceau.

HHR : Ensuite, t’as rencontré l’autotune, et en écoutant le projet, je trouve qu’il y a pas mal de similitudes avec PNL, dans son utilisation, est-ce que c’est un groupe qui te parle ?

Maes : Je le vois dans les commentaires, c’est un truc qui est beaucoup revenu. J’aime bien ce qu’ils font mais je peux pas dire que c’est une influence directe, c’est aussi la tendance musicale.

HHR : Est-ce que tu t’es dit il faut que je propose aussi davantage de musicalité, donc en passant éventuellement par l’autotune afin de toucher un public plus large ?

Maes : Je pense que c’était nécessaire, à un moment il fallait s’ouvrir. Surtout que j’aime bien chanter, je l’ai pas fait en me disant plus de personnes m’écouteront à partir du moment où j’utilise l’autotune, je l’ai fait parce que j’aime le faire. Quand j’avais fait du vocoder, j’avais pas fait plus de vues qu’un son rappé.

HHR : Avant Réelle Vie 2.0, disons que t’étais énervé sur de nombreux sons, est-ce que l’autotune permettait de te calmer et de servir d’adoucissant ?

Maes : Un peu, ça permet de créer un équilibre.

HHR : Mais y a des mecs qui t’ont inspiré dans leur utilisation de cet instrument ?

Maes : Des gens de ma ville ont commencé par m’inspirer. Parmi les gens connus, je le ressors beaucoup, mais au niveau du chant, Maître Gims, c’est un monstre.

HHR : T’avais sorti Réelle Vie, il y a un an à peu près, t’étais enfermé à cette époque, est-ce que t’avais une forme d’appréhension sur ce projet en te disant je sors le projet mais je peux pas forcément maîtriser les paramètres liés à sa promotion ?

Maes : J’étais dans une période où je pensais même pas à la musique, j’avais beaucoup d’autres soucis, tu vois. Mais dès qu’il est sorti, j’étais content que les gens le découvrent mais j’étais frustré parce qu’il n’était pas abouti pour moi.

HHR : Ton producteur/manager est Diosang, un rappeur d’Aulnay initialement, est-ce que tu penses qu’il te comprend mieux dans tes choix artistiques grâce à ce passif ?

Maes : Carrément, tout ce que je fais, il l’aurait fait ou connu, donc il sait exactement quel est mon état d’esprit, tout en connaissant les points positifs et négatifs liés au rap. C’est un plus, c’est comme Zidane qui est entraîneur du Real Madrid, il a l’expérience du terrain.

HHR : Recentrons-nous sur Réelle Vie 2.0, on pourrait dire qu’il est véritablement scindé en deux parties, une rap et une plus ouverte musicalement, c’était une volonté de ta part ?

Maes : J’aime beaucoup la musique en général, donc je vais pas me priver de faire un son comme ça ou comme ça par rapport à un élément particulier. Je suis plus dans la mentale où je me dis il faut un son plus rappé, un son plus comme ça. Par exemple Comme il vient, je reçois la production, c’est une instrumentale ambiançante comme Switch Up, je vais poser le soir même.

HHR : Par exemple, pourquoi t’as pas préféré faire davantage de morceaux où tu rappais et utilisais l’autotune. Il est limite possible d’avoir l’impression que tu ne souhaites pas trop mélanger les deux…

Maes : Je vois ce que tu veux dire, mais dans RS6, par exemple j’essaye de combiner les deux. Après tout dépend de ce que t’appelles rapper aussi, mais dans Maes est Libérable 1, on essaye aussi. En revanche Dans le Tieks, c’est légèrement plus chanté. Mais le bon exemple pour moi, ça reste RS6.



HHR : D’ailleurs quel est le morceau que tu préfères sur le projet ?

Maes : C’est comme les doigts de ma main, je les aime tous, ils servent pas tous à faire les mêmes choses mais ils sont tous utiles. Sinon le son que j’aime bien écouter en ce moment, c’est Pénave.

HHR : Est-ce qu’en proposant deux styles de rap différents sur le projet, cela permet de également de proposer deux facettes de Maes ? Une plus sombre et une plus ouverte musicalement…

Maes : Ca montre la couleur, on montre tout de suite qu’on essaye de faire tout type de musique, et on réussit !

HHR : En écoutant ou réécoutant le projet, tu te disais je pourrais encore progresser sur ce domaine ?

Maes : Bien sûr, je progresserai toujours, toujours et toujours. Pour répondre à ta question, t’as vu dans tous les délires en vrai faut que je passe un cap. Par exemple Sur Moi, c’est un son mélancolique, j’aime bien faire ce genre de morceau comme Libérez Maes. Il faut que je passe un cap, j’en referai.

HHR : On sent une maturité dans ton écriture, et on sent que t’as encore une marge de progression conséquente, ainsi comment tu vois la sortie du prochain projet ?

Maes : Le prochain projet, faudra le défendre en temps et en heure pour pas couper la route de Réelle Vie 2.0, qui vient de sortir. Je suis pressé de vous l’envoyer afin de vous montrer l’évolution. Mais déjà Réelle Vie 2.0, c’est du très lourd !

HHR : Il y a un featuring avec Dabs 42 By Night, qui était déjà dans Réelle Vie, mais c’est intéressant parce que le morceau donne l’impression de ne pas vieillir, est-ce que le côté intemporel de la musique est un élément auquel tu fais attention ?

Maes : J’aime bien qu’un son s’écoute sur la durée, et pas un impact sur le moment, et plus rien après. Je suis un diesel, je roule lentement mais sûrement.

HHR : Sur Dans le Tieks, tu cultives totalement ce côté arrogant, mais en parallèle on a du mal à t’imaginer comme ça, en te voyant…

Maes : En soi, je pète pas plus haut que mon cul, ça veut dire je suis entouré des mêmes gars depuis que je suis tout petit. Pour te dire, le mec derrière toi, Dimo, je lui mettais des petits ponts en bas de chez lui lorsqu’on jouait au foot, quand on était gamins. Par exemple, il y a des joueurs de foot très talentueux, grave techniques, et dès qu’ils jouent, ils sont arrogants, ils vont te mettre un crochet et ils vont s’arrêter à côté de toi, mais dans la vie de tous les jours, ils sont gentils.

HHR : Sur l’exploitation du projet, ce serait quoi le prochain objectif à atteindre, le million de vues avec le clip de Sur Moi ?

Maes : J’aimerais bien l’atteindre, ça serait une bonne première étape, après le million de vues, si je pouvais refaire un feat avec Diosang, ça serait bien ! (rires)

HHR : Sur les visuels, on sent qu’il y a également eu une évolution à un moment donné, ils sont désormais plus épurés et te mettent davantage en avant, est-ce que c’est lié à un certain perfectionnement artistique ?

Maes : Junior Ratchel a mis sa patte, il a progressé lui aussi, même s’il m’énerve. Il a vraiment progressé en réussissant à mettre en valeur mes paroles, avec notre management aussi.

HHR : En début d’année, on t’a vu sur pas mal de médias différents, dans des listes te mettant en avant, mais tu penses pas qu’au final c’est Booba et ses réseaux sociaux, le meilleur média pour gagner en notoriété ?

Maes : On dirait pour l’instant, il a beaucoup aidé.

HHR : Ces dernières semaines, t’as senti un engouement autour de toi et la sortie de ton projet ?

Maes : J’ai senti un engouement sur les storys Instagram, j’ai vu ça partageait, ça fait toujours plaisir de rendre un projet, c’est comme à l’école quand tu rends une copie et que tu reçois une bonne note. Ca fait plaisir.

HHR : Au vu de ton potentiel et du rendu final de Réelle Vie 2.0, il y a forcément eu des échanges avec des maisons de disque, tu t’es pas dit que cela allait vite ? Et surtout t’es actuellement dans une optique où tu souhaites conserver ton indépendance ?

Maes : En fait je réalisais pas trop que c’était pour moi, qu’on se déplaçait, je réalisais pas trop. C’est au fur et à mesure que j’ai commencé à comprendre, après, pour l’instant, on est chez LDS, demain est un autre jour.

HHR : Tu penses qu’une major pourrait éventuellement t’apporter quelque chose ?

Maes : Même si on signe en maison de disques, je serai toujours chez LDS, la licence pourrait m’intéresser parce que tu continues de bosser avec les mêmes personnes, mais t’es épaulé par la maison de disques. Je pense que c’est un plus pour moi d’être signé en maison de disque, comme ça peut être un plus d’être en indépendant. Ca dépend, c’est du poker.

HHR : Dans les prochains mois, qu’est-ce qu’il faut attendre de toi ? Réelle Vie 3.0 ?

Maes : Non le prochain projet ne s’appelera pas comme ça, je peux pas encore le dévoiler, mais ça sera le grand frère de Réelle Vie 2.0. Et attention le grand frère tape fort !

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