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Son personnage atypique, l’intelligence de sa plume et son univers lugubre font de Joe Lucazz l’un des artistes les plus talentueux et les moins reconnus du rap français. Son premier projet solo entre des participations éparses à des compilations et mixtapes officieuses, No Name, a connu un énorme succès d’estime, qui rejaillit trois ans après jour pour jour sur le deuxième opus sorti chez Néochrome.

HHR : T’as sorti deux projets en un mois « Artefacts Volume 3 » et « No Name 2.0 », ça fait quoi d’être productif ?

Joe : En même temps, ça faisait 3 ans que j’avais pas sorti de projet solo, à part quelques apparitions et quelques concerts sinon j’étais assez discret. Donc, c’est cool, j’ai un projet à défendre, ma musique à défendre.

HHR : T’as un sentiment du devoir accompli ?

Joe : Non, c’est pas un devoir. Enfin, je le prends comme une continuité, ça devait sortir de toute façon. J’aurais préféré qu’il sorte avant mais bon… Ca sort quand ça doit sortir, et ça tombe bien finalement parce que j’ai pas mal de projets pour cette année.

HHR : Sachant que « No Name » était sorti en Janvier 2015 et avait reçu un excellent succès critique, quel est l’élément ou les éléments faisant que le projet ait vu le jour seulement en 2018 ?

Joe : La sortie du projet ne dépend pas que de moi, il y a aussi le label et des contraintes qui apparaissent, des contraintes de la vie aussi. Quand toi t’es opérationnel, l’autre partie ne l’est pas forcément, et ainsi de suite. Donc, ça a pris du temps mais l’essentiel est qu’il soit là, de toute façon.

HHR : D’ailleurs, c’est assez intéressant parce qu’à chaque sortie de projet, on ressent ta motivation mais à côté ta vie semble systématiquement reprendre le dessus, parfois même contre ta volonté…

Joe : Je sais pas, mais actuellement les deux sont liés. Cependant, quand je suis sur un projet, je suis pleinement dedans, mais en même temps mon rap est assez proche de ma vie,

HHR : Pour en revenir sur le projet, t’as mis combien de temps pour le faire ?

Joe : En fait, je continuais d’enregistrer après la sortie de « No Name 1 », l’enregistrement s’est fait dans la continuité, donc ça a dû mettre 8 mois à peu près.

HHR : Après la sortie de « No Name », t’avais emmagasiné de la motivation ?

Joe : C’était plus de la rigueur car j’ai jamais vraiment été un MC discipliné, donc avec ce projet, j’avais appris à être davantage rigoureux, et j’ai voulu rester sur cette lancée.

HHR : Tu disais dans d’autres interview qu’avant t’assistais pas aux séances de mix, de mastering, ça a changé ?

Joe : Ouais, maintenant j’y assiste, comme je peux. J’apporte un peu plus ma touche sur le mix, c’est pour cette raison que j’y assiste. Je trouve ça chiant le fonctionnement mais bon c’est de la musique, tu sais que pour obtenir le résultat final au bout, tu dois passer par cette étape. Mais c’est bien de le faire quand même. C’est comme les footballeurs professionnels quand ils font des jeux sans ballon, c’est pas la partie que tu préfères.

HHR : Sur les producteurs du projet, c’est composé à 90% par Pandemik Muzik…

Joe : Ouais toujours parce qu’on s’entend bien, c’est un vrai bro. On a les mêmes délires, on aime les mêmes sons, les samples, c’est une alchimie.

HHR : Comment en êtes-vous venus à travailler ensemble ?

Joe : C’est Daphné qui nous avait mis en connexion. Je lui demandais des sons avec des samples, qui faisaient penser à New-York mais qui fassent pas trop 90’s. Je voulais un compromis entre les deux et Daphné m’avait dit « Il y a ce mec qui te suit un peu, il fait des bons trucs, il aime bien ce que tu fais, ça risque de te plaire ». Ca n’a pas loupé.

HHR : Frencizzle est également de la partie, sur le morceau « Paris ». De sa part, on est plutôt habitués à des productions très actuelles, mais là on dirait qu’il t’a fait une production sur mesure. C’était à te demande ou c’est lui qui te l’a proposée ?

Joe : Ce qui est cool, c’est qu’il est très réactif, je lui avais demandé une production avec un peu de voix, il a compris direct. J’aime beaucoup sa touch, il est bon. Je lui ai juste dit un truc qui sonne que New-York mais comme tu le sens, faut pas que ça sonne trop old school et une fois de plus, ça n’a pas loupé. Il a fait ce que j’imaginais.

HHR : A un moment, ça parlait d’un projet commun avec Dela (le beatmaker de Butter Bullets), c’est toujours d’actualité ?

Joe : Avec Sidisid, on a parlé de ça, c’est un bon gars, c’est un bro, j’aime bien ce qu’il fait. Dela, le gars qui fait les prods, j’aime bien ce qu’il fait, il est fort. Il m’avait fait deux sons sur le 1 « Pharell » et « Gatsby ». D’ailleurs, je récupère des prods de Dela en ce moment, donc le projet en commun est possible. On en parle, on se voit, c’est cool, on discute. Puis, on est potes avant tout, donc on parle pas forcément de ça quand on se voit.

HHR : Concernant les invités, le « gros featuring » de l’album est Alpha Wann, c’était un featuring que tu voulais faire depuis longtemps ?

Joe : Je voulais mettre un petit coup de fraîcheur au projet, tout en sortant de ma zone de confort, en l’invitant, puisque j’invite toujours les mêmes et que je les inviterai toujours. Alpha Wann, Nekfeu, Deen Burbigo et toute leur équipe, j’aime bien ce qu’ils font. J’aime bien l’énergie qu’ils ont et ce qu’ils dégagent.

HHR : Etant donné que c’était des gros kiffeurs de rap français, ils t’ont déjà dit qu’ils écoutaient du Joe Lucazz plus jeunes ?

Joe : Ouais, après c’est des bons, il y a aucun filtre avec eux. Surtout avec Alpha Wann, on a des centres d’intérêt commun comme le basket, le son, ça suffit pour passer de bons moments, et c’est ce qui est intéressant avec la musique, c’est surtout de l’humain.

HHR : Sur un sujet totalement différent, on va passer du coq à l’âne, à l’époque de ton groupe « Espèce Chaîne Gang », vous parliez beaucoup de cocaïne. Sur « No Name », t’en parlais moins. Mais sur le 2.0, t’en parles davantage mais de façon dissimulée…

Joe : Quand je parle de moi, il y a beaucoup de moi, beaucoup de je, j’espère que les gens le prennent aussi pour un « On ». Donc quand je parle de moi, dans mon environnement, en Île-de-France, la drogue est vraiment partout. Je parle beaucoup de corner, de grands boulevards parce que j’y traîne souvent, de sorties, de nuit, parce que je suis quelqu’un de nocturne. En fait, je parle de ce que je vois.

HHR : Mais avant, t’en parlais, t’étais un précurseur, maintenant, cela s’est banalisé, beaucoup d’autres en parlent dans le rap…

Joe : Bien sûr, donc il n’y a pas que moi qui le vois !

HHR : Une chose ressort systématiquement de tes projets, le côté intemporel, sur tous tes projets, on le retrouve, c’est un effet recherché ?

Joe : Non, c’est les instrumentales qui m’emportent. J’aime bien ce côté aérien. C’est chiant d’être figé. Certains albums, quand le temps passe, ils vieillissent mal. J’aimerais bien que mes projets soient perçus de la même façon qu’au moment de leur sortie, bien ou mal.

HHR : Ca t’arrive de réécouter tes anciens sons ?

Joe : Pas tellement, j’aime pas trop me réécouter à part certains qui sont des caprices, des délires que j’ai faits où je me dis « Là, j’ai quand même bien posé, j’aime bien cette intonation ». Après, il y a toujours des bouts de texte que j’aime bien dans un morceau, c’est des détails.

HHR : T’as écouté du rap américain récemment ?

Joe : Ouais, en ce moment, j’aime bien Conway, qui est signé chez Shady Records. Il ramène un truc street, crade, ça pue un New-York crade, en plus ses instrus sont intéressantes.

HHR : Quand tu parles de « New-York crade », ce concept-là, j’ai l’impression que tu le ramènes à Paris…

Joe : C’est possible. Après ce qui détermine l’ambiance du son, c’est avant tout le mood dans lequel je suis. En revanche, je pense que mes textes sont surtout très nocturnes, il se passe plein de choses dans la nuit, et plus de négatives surtout. Après sur l’écriture, dès que j’ai une idée, j’y vais, j’ai toujours un carnet et un bout de papier sur moi, après ça se transforme, ça mûrit, et ça donne mes textes.

HHR : On parle de Paris, mais il y a une autre ville dans ta vie Rosny sous Bois, dont t’es originaire et finalement t’en parles assez peu…

Joe : J’ai grandi là-bas, j’ai tous mes amis d’enfance qui sont là bas, la famille. Rosny, c’est dans mon ADN, sans cette ville, il n’y aurait pas de Joe Lucazz. C’est toute mon enfance, les premières conneries, les premiers bons moments, les premiers Noël, les premières batailles de neige, les premières Nike. Sans Rosny, il n’y a pas de Joe.

HHR : Pour finir l’interview, tu t’es jamais dit que tu aurais pu donner une autre dimension à ta carrière si t’avais été plus professionnel à certains moments ou des choses de ce genre ?

Joe : Si, mais je regrette pas, de toute façon, tout va se faire comme ça doit se faire. Tout sortira quand ça devra sortir, peu importe les conditions, gratuit, payant, sous forme de projet, d’album, les morceaux sont déjà faits, mixés. Je laisse « No Name 2 » faire son job, en espérant qu’il fasse comme son grand frère. D’autres projets vont très vite arriver dans la foulée.

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