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« Ouvre grand tes yeux gamin, regarde comment on coupe la beuh ». C’est la phrase qui ouvre le premier album de Koba LaD VII, un véritable guide didactique du trafic de drogue qui est finalement assez révélateur de l’univers, du mode de pensée et de la manière de travailler du rappeur d’Evry. Affranchi de limites, cru dans sa manière d’aborder la réalité et dans sa volonté de rendre un aperçu cynique de son quotidien, Koba LaD dresse son autoportrait anarchiste. La violence qui émane de sa plume, son refus de toute forme d’autorité illustré se sont trouvés confrontés à la direction artistique de Def Jam France. De cette rencontre est né un album surprenant car dual, une dualité illustrée par le clip de Ténébreux #5 dans lequel il installe le désordre qui le caractérise dans les locaux du label.

Qui est Koba laD, la nouvelle signature de Def Jam ?

➡️ Les fulgurances dans l’écriture, clés de lecture indispensables de l’univers de Koba LaD

La plume du rappeur du Parc aux Lièvres est, pour une bonne partie des auditeurs qui n’ont pas été conquis par le phénomène, l’un de ses principaux points faibles. C’est pourtant dans ses textes que Koba insère de temps à autre et de manière totalement inconsciente de véritables clés de lecture de son univers. Il y a quelques mois, Yard soulignait l’importance de la multi-syllabique dans l’écriture du rappeur du 91. Etalé sur des couplets entiers, ce procédé vient appuyer le sentiment difficile à ignorer de la répétition d’un morceau à l’autre : répétition dans les thèmes abordés, mais aussi dans la manière de les aborder, les champs lexicaux abordés… La répétition à différents niveaux s’est imposée durant la deuxième moitié des années 2010 comme l’un des procédés les plus populaires du rap français. En octobre 2015, quelques mois à peine après que le Seven Binks ait mis en ligne son premier morceau sur YouTube, PNL scande au refrain de J’vends : « Lundi : j’vends, mardi : j’vends / Mercredi : j’vends, jeudi : pénurie / Jeudi soir : j’vais cher-cher, vendredi : j’vends / Samedi, dimanche : j’vends, pour la miff’ ! » Plus récemment, Moha La Squale construit son album Bendero autour de boucles qui sont également le reflet de ses propres obsessions, et parsème ses morceaux de phrases types qui deviennent de véritables poncifs de son personnage. La répétition, c’est ce qui permet à Koba de poser les fondements d’un univers qui trouve finalement tout son intérêt dans son caractère étriqué. Le procédé est dangereux, car la répétition induit la platitude, et donc la perte d’intérêt de l’auditeur. « Des fois j’repense au buzz, au grec de la gare, au manque de détail / Et dans les jours de neige, il faut faire belek, les barrettes se cassent. » C’est sans compter les fameuses fulgurances d’écriture, traits d’esprit qui animent les titres de Koba, synthèses étonnamment pertinentes de son univers et de sa manière de penser.

➡️ Réalisme et désinhibition, un mode de vie au croisement du libéralisme effréné et de l’anarchisme

« Et en hiver, comme le tailledé durcit, dans mes couilles pour qu’ça chauffe. » L’autre ingrédient de la recette de Koba, c’est le caractère très cru de ses textes. A l’instar de Jul, il est l’un des tenants d’une sorte de courant réaliste — voire naturaliste — dans le rap français, qui a pour ambition de livrer une description terre-à-terre et sans ambages du quotidien des artistes. Le rappeur du Parc aux Lièvres pousse cette ambition dans ses retranchements. Peu importe le thème, des relations sexuelles à la vente de drogue, il ne s’embarrasse d’aucune limite et reste cru dans le fond et la forme de ses propos. « C’est Koba LaD fonce-dé au volant, mon sang devenu tout violet à cause du miel / J’suis à deux doigts d’vomir, j’suis sous honey, je crois que j’viens d’dépasser mes limites. » La violence sous-jacente dans l’ensemble des textes de VII, cette violence qu’on retrouve chez le Chief Keef de The Glory Road à Finally Rich avant qu’elle ne soit estompée par les effets soporifiques de la codéine et qui l’a fasciné étant jeune, confère à l’album un esprit presque anarchiste dans le sens de négation des contraintes sociales et de refus de toute forme d’autorité. Sous la plume de Koba, le Parc aux Lièvres devient une micro-société dont le point d’orgue est le fameux bâtiment 7. « Un train d’vie pas très passionnant et un peu casse couilles des fois. » A l’inverse ou peut-être dans la continuité de cet aspect, VII est un véritable condensé du libéralisme décomplexé qui s’est imposé depuis des années déjà dans le rap français. Entre la survalorisation de la valeur du travail et du temps qui lui est consacré et la mise en exergue de l’investissement et du bénéfice (la débrouille consacrée par le nom même du rappeur), Koba va jusqu’à livrer avec Recul un hymne à l’argent au détriment des sentiments« Si j’te consacre autant, au final j’vais perdre l’argent / C’est pas que j’veux pas mais j’ai pleins d’trucs à faire. »

➡️ La musicalité comme liant, du bouillonnement créatif du bâtiment 7 à l’apport de Def Jam France

« Vous pouvez remercier notre bâtiment / Pour être forts on a pas fait de magie noire / Les forces de l’ordre veulent nous prendre en guet-apens / Donc avant le jugement j’me taperais une magistrate. » Invité sur Seven Binks, Bolémvn met en avant le rôle du désormais célèbre bâtiment 7 dans les succès du groupe éponyme. Les regroupements qu’héberge ce véritable incubateur de talents donnent lieu jour après jour à un véritable bouillonnement créatif, le quartier ne tarde pas à accoucher d’une myriade de rappeurs à l’ADN proche mais aux styles souvent très différents. Devenu mosaïque musicale rythmée par les TR-808, le Parc aux Lièvres voit émerger tour à tour la Mafia Spartiate, qui connait son premier gros succès fin 2015 avec Spartiate Moov partagé sur la chaîne YouTube de Niska et finit par signer un contrat chez Wati-B, Koba et plus récemment Bolémvn et Shotas. Fin août, le rappeur a d’ailleurs annoncé la création de son propre label Grinta Records, et avoue volontiers sa volonté d’y signer d’autres artistes, en partie issus du Parc aux Lièvres. L’énergie brute qui se dégage de ces regroupements se trouve matérialisée avec le freestyle Ténébreux #1, un titre qui va rapidement faire de Koba la nouvelle figure montante et qui finira par devenir le moteur de sa montée en puissance. Encore aujourd’hui, il est sur Spotify le troisième titre le plus écouté de Koba et celui qui cumule le deuxième plus grand total de streams après Train de vie. Caractéristique la plus commentée de sa production musicale, les modulations vocales du rappeur contribuent largement à le démarquer auprès du public en lui attribuant d’emblée une identité sonore.

Cette particularité et son utilisation proche du branding auditif, qui est à replacer dans un regain d’intérêt des modulations depuis les dernières décennies du XXème siècle, n’a pas tardé cependant à présenter des limites et notamment à laisser planer le risque de lassitude du public. C’est en partie à ce constat qu’a répondu la direction artistique de Def Jam France depuis mars dernier, un travail qui a mené à la sortie tour à tour de Train de vie, de J’encaisse et de La C. Le panel de beatmakers de VII est d’ailleurs très révélateur de la volonté créative commune de l’artiste et du label : entre Tommy Beats et Ikaz Boi qui se sont notamment illustrés par des collaborations avec Damso, Joke et Deen Burbigo, on retrouve Saydiq (Mayo, Timal et surtout VSO) ou encore Heizenberg et Narcos (Veerus, Damso et Sneazzy). Fer de lance d’une nouvelle génération, le rappeur adoucit les sonorités d’une partie de ses titres pour mettre en valeur les bangers Tout et Everyday. « Depuis les années 2000, maintenant c’est l’casque intégral / La tenue complète un autre ennemi abattu en T-Max. »

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