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A Tribe Called Quest fait partie de cette vague d’artistes et de groupes marquants post-« âge d’or ». Le trio originaire de New-York se fait connaître grâce aux sonorités atypiques qu’il emploie, notamment en incluant des samples de jazz seront l’une des bases de son identité musicale. Jusqu’alors, la plupart des tenants du genre faisaient plus appel à la soul et au funk, qui en étaient indissociables dans les années 1980. A l’inverse, le jazz amènera une touche de douceur accompagnée d’un ton mélancolique et parfois brut. La musique du groupe est souvent qualifiée de « hip-hop alternatif » par les spécialistes, qui y voient la variante artistique d’une base musicale aux codes bien définis. Dès ses débuts donc, le groupe initialement composé de Q-Tip, Ali Shaheed Muhammad ainsi que du défunt Phife Dawg se fait remarquer par sa singularité musicale. Les deux premiers se chargeront de la composition des instrumentales, et forgeront ensemble l’identité musicale du groupe. Quant à Phife, il est, avec Q-Tip, le MC du groupe, la voix de ce trio. Q-Tip reste l’architecte artistique de la bande, son influence au sein du groupe mais également au sein de la scène rap new-yorkaise des années 1990 est énorme (on le retrouvera par exemple à la production de l’album Illmatic de Nas sorti en 1994), il sera évoque ici en tant qu’artiste au sens large, pas seulement en tant que rappeur, mais en tant que réel maître à penser du groupe.

L’une des particularités du groupe, c’est d’être aux antipodes de la vague gangsta qui inonde le rap de la fin des années 1980 et  au début des années 1990. Le trio revendique, au travers les textes de Phife Dawg, un engagement social marqué, se refusant à tout égotrip ou violence qui sont déjà monnaie courante. Il ne s’agit pas de dénigrer l’égotrip ou le gansgta rap, mais de souligner l’aspect unique du groupe sur la scène de son époque. A Tribe Called Quest s’est très vite attaché à son étiquette de groupe de jazz rap, qui ne les a jamais quitté et qui est restée dans leur ADN. L’utilisation du jazz n’est pas sans intérêt, en effet ce genre laisse une part importante à l’improvisation, aux sensations, c’est une musique de l’action spontanée, un style parfois brut mais beau et puissant. Le jazz fonctionne avec le ressenti de l’artiste qui va jouer ces notes. Parmi la riche discographie du trio, trois albums ont, chacun à leur manière, construit et forgé son identité musicale : le chef d’oeuvre The Low End Theory, leur  troisième album studio Midnight Marauders , et enfin Beats Rhymes and Life qui verra le jour en 1996.

➡ The Low End Theory, projet révolutionnaire devenu référence d’un groupe et d’une génération

Sorti en 1991, cet album est encore aujourd’hui la référence ultime du groupe, et pour beaucoup son chef-d’œuvre. Une bonne partie du public rap en parle comme du classique du trio new-yorkais. Bien qu’étant une œuvre artistique et musicale monumentale aux inspirations diverses, cet opus garde un côté brut, avec une écoute moins accessible qu’un projet comme Beats, Rhymes and Life. L’écoute de The Low End Theory est moins accessible pour un auditoire non-averti. Cet album, encensé par le magazine Rolling Stone, est accueilli avec enthousiasme par un auditoire qui, en temps normal, qui n’est pas un fervent amateur de rap. Cette ambiance musicale ouvre le groupe, mais également le rap à un public plus large. Ce genre d’album est un réel plaisir à écouter, il fait partie des opus que j’affectionne particulièrement pour sa richesse musicale et toute la complexité de son univers.

Cette œuvre est à la fois l’album référence du groupe et de la génération des années 1990. Il apparaît comme un projet quasi-révolutionnaire. Comme je l’ai dit, il est le fruit d’un mélange subtil et audacieux de samples jazz et de beats hip-hop. Le fait d’inclure un univers musical différent au travers des samples n’est pas nouveau, les beatmakers des années 1980 s’y étaient essayés, mais ce qui change ici c’est que le jazz est devenu une partie intégrante de l’identité musicale d’A Tribe Called Quest. Quand on vous parle de ce groupe, on pense à cette étiquette jazz, à ce projet qui a figé cette caractéristique marquante du trio. Un morceaux comme Jazz (We’ve Got) est l’illustration parfaite de cette fusion. En effet, le son démarre de façon à ce que la batterie nous laisse pense que l’on s’apprête à écouter du jazz. Or, quelques secondes après, les basses s’ajoutent et nous transportent dans cet univers si spécial, presque féerique, d’A Tribe Called Quest.

Le morceau Vibes and Stuff, renvoie du simple fait de son intitulé à ce caractérise le jazz, à savoir le côté du ressenti avant la technique, et une succession de codes bien définis qui réglementent ce genre et son côté abstrait, parfois brut. A Tribe Called Quest, vient donc puiser dans ce qui est l’essence même du jazz, s’en inspire et parfois même, se l’approprie. Pour la réalisation de ce projet, A Tribe Called Quest collabore avec plusieurs artistes, notamment le trio new-yorkais Brand Nubian aux influences musicales similaires. En effet, ce groupe inclut dans ses instrumentales, des samples soul, rock mais également jazz. Outre le côté musical, l’engagement social de Brand Nubians est à comparer à celui d’A Tribe Called Quest. On retrouve également la participation de Diamond D, ce dernier était alors nouveau dans le monde du rap, n’ayant pas encore sorti de projet solo.

➡ Un pur produit de New-York dans un bain de mélanges musicaux et de sources d’inspiration

Ce projet est donc un produit de New-York, avec la participation de plusieurs artistes de la ville pour sa réalisation. Il reste cependant aux antipodes de ce qu’on entendait jusque-là. La force de cet album est d’ouvrir le groupe, mais également le hip-hop à un public plus large que ce pouvait le faire le gangsta rap de la fin des années 1980 et du début des années 1990, qui parlait plus à un public se rapprochait du milieu social des rappeurs qui chantaient ces morceaux. De par les divers samples utilisés, il rappelait à une génération plus vieille les musiques de leur jeunesse. Il y avait une musicalité plus prononcée dans cet album, une écoute qui leur était plus familière, malgré la complexité des instrus et le côté brut de ce projet, qui leur a permis notamment d’accéder à un grand succès commercial lors de la parution de ce dernier. Pour le côté commercial donc, cet opus lance réellement la carrière d’A Tribe Called Quest en faisant exploser ses ventes. Ce projet est un réel tremplin pour le groupe, leur premier, People’s Instinctive Travels and the Paths of Rhythm, sorti l’année d’avant, en 1990, ayant eu un succès plus mitigé.

Dès sa sortie, spécialistes et fans, ont accueilli cet album avec énormément d’enthousiasme. Plus tard, le magazine Rolling Stone, le classera 154ème dans son classement des meilleurs albums de tous les temps (sur une liste de 150 albums), et le magazine Spin, 32ème dans son classement des 90 plus grands albums rap des années 1990. Deux ans après sa sortie, cet album se verra accompagner d’un autre projet marquant du Jazz Rap, à savoir le Jazzmatazz Volume 1 de Guru, autre projet phare du genre, incluant de manière évidente ces sonorités Jazz, faisant partie à part entière des instrumentales du projet. Il sorti une succession de projets du genre, qui restent encore aujourd’hui une référence quant à ce genre musical. Guru présente ce projet comme une expérimentation musicale qui fait fusionner hip-hop et Jazz. Cette vague de Jazz rap est une des plus pertinentes musicalement parlant et reste dans cette idée, de la part des artistes hip-hop de l’époque, de puiser dans la musique qu’eux et leurs parents écoutaient étant jeunes, à savoir la Soul, le Funk, le Jazz.

Des musiques phares de la communauté afro-américaines, qui ont grandement contribué à l’influence musicale des différents rappeurs, beatmakers et producteurs des années 1980 et 1990. Le rapprochement entre Jazz et hip-hop n’est pas sans évidence. En effet, ces deux genres regroupent des caractéristiques communes, le plus frappant reste le côté improvisation, présent chez chacun d’entre eux. Le Jazz comme le rap ont cette idée commune de laisser une place importante à l’improvisation. Appelé « bœuf » dans le jazz, on retrouvera le « freestyle » pour le rap. Soul et Funk restent tout de même les genres plus samplés dans le rap des années 90, et restent la principale source d’inspiration pour les artistes hip-hop afro-américains, qui pour beaucoup, ont été bercés par ces genres musicaux. Ce projet est au cœur de l’œuvre d’A Tribe Called Quest, le point central de cette dernière. Pose les bases de ce qui sera tout au long des années 1990, le cœur musical de leurs projets.

➡ Midnight Marauders, projet de la transition et de la transformation musicale d’A Tribe Called Quest

Il s’agit du troisième volet de la discographie d’A Tribe Called Quest, je ne m’attarderais pas énormément sur cet opus qui reste certes très bon, mais qui n’est pas le plus pertinent à analyser, qui marque une sorte de transition entre le magnifique The Low End Theory et le génial Beats, Rhymes and Life. L’une des particularités de l’album est sa pochette, aux couleurs du groupe, avec ce  personnage symbolisant le groupe, mais le tout sur une pochette regroupant une cinquantaine d’artistes hip-hop (MC comme beatmakers) que le groupe respecte (à l’exemple de Dr Dre, Souls Of Mischief,  Afrika Bambaata, Heavy D, The Beastie Boys, etc). Les membres d’A Tribe Called Quest apparaissent comme étant parmi les ambassadeur de cette notion de grande famille que pouvait être celle du hip-hop new-yorkais, loin des clash et des disstrack, ce groupe s’affirmait comme pacifique. On retrouve dans ce groupe cette idée d’un groupe aux attributs de ce qu’étaient les artistes hippies des années 1960, avec cette notion centrale de “peace”, de grande famille musicale.

La comparaison n’est pas sans sens, en effet, tout comme leurs homologues hippies des années 60, le trio du Queens avait cette dimension d’engagement social fortement encrée dans leur identité musicale. Alors oui, ici on ne dénonçait pas la guerre du Vietnam, mais les inégalités sociales et raciales notamment. Midnight Maurauders est un le projet de « l’entre-deux », il conserve l’identité de son prédécesseur mais amène à la musicalité et à l’identité hip-hop plus prononcée du suivant. Le groupe commence à se réinventer avec cet opus, ils retrouvent des bases rap, hip-hop plus solides, plus prononcées et s’affirment comme un groupe du genre à part entière. Cependant, la voix douce de Phife Dawg, ainsi que les beats mélodieux en font toujours un groupe à part, alternatif, par définition, qui ne reprend pas les codes d’un genre musical dans lequel ils se reconnaissent, c’est-à-dire le rap.

 Beats, Rhymes and Life, le rap finalement prédominant dans l’ADN du trio légendaire de New-York

Ce quatrième opus du groupe, sorti en 1996, est une sorte de consécration pour le groupe. Ce dernier surfait, depuis 1991 sur le succès artistique et commercial de The Low End Theory. Au final, ce troisième album studio du trio reste l’un des plus aboutis de sa génération, avec une musicalité énorme, un groove terrible sur bon nombres de morceaux. Il apparaît plus abordable aux niveau des sonorités pour le public rap que The Low End Theory, avec une écoute plus simple, des bases Jazz le tout rythmé par des beats plus clairs, plus fluides et prononcés. Il est dans ce registre du rap new-yorkais des années 90 avec des percussions marquées, accompagnant à merveille le flow du rappeur. La douceur de la voix aigüe de Phife Dawg est omniprésente dans ce projet, elle forge l’une des identités du groupe avec cette musicalité prononcée dans les morceaux du groupe.

1nce Gain reste le morceaux le plus marquant de cet album, avec une intro toute en douceur, la douce de voix de Tammy Lucas, que l’on retrouve au refrain allant à merveille avec le côté calme et apaisant de Phife Dawg. On sent au sein de cet opus, une touche hip-hop beaucoup plus prononcée que dans leurs précédents. Ce projet garde les bases de ce qu’est la musique hip-hop de l’époque, avec l’utilisation massive de samples, mais avec un côté beaucoup plus musical, beaucoup moins haché que ce que l’on retrouvait dans la musique hip-hop de l’âge d’or. Beats, Rhymes and Life est un album co-composé par un collectif de producteurs, à savoir Q-tip, J Dilla ainsi que Ali Shaheed Muhammad. Ils se sont concentrés à produire un album aux racines plus hip-hop. A Tribe Called Quest reste l’un des groupes les plus pertinents qu’il m’ait été donné d’écouter, tant leur univers musical et leurs influences sont riches.

Bien que sous-représentée en France, cette vague Jazz rap à tout de même franchi l’Atlantique avec Oxmo Puccino, qui s’est grandement inspiré de ce courant musical dans certains morceaux et projets qu’il a sort, dans cette catégorie, on retrouve également le groupe Hocus Pocus, directement influencé par cette scène Jazz Rap américaine des années 90.Pour Oxmo Puccino, son univers et sa façon de se représenter sur scène, avec ce côté mélancolique, parfois même sombre, nous renvoie à cette ambiance si particulière que véhiculent les jazzmen.

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