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Le 10 mai dernier, Spotify a annoncé sa décision d’exclure trois artistes en vertu d’une nouvelle politique de lutte contre les contenus haineux, dans le cadre de laquelle la plateforme de streaming a annoncé vouloir modifier ses décisions éditoriales à l’égard de certains artistes du fait de comportements violents ou haineux survenus dans leur vie privée. En l’occurence, R. Kelly a récemment été visé par une campagne sur les réseaux sociaux intitulée #MuteRKelly et destinée à mettre fin à l’impunité dont l’artiste dispose devant la justice et dans l’opinion publique malgré des accusations répétées de violences sexuelles et de pédophilie. De son côté, XXXTentacion pâtit de ses antécédents de violences conjugales alors que la position de la justice à ce sujet n’a pas été clairement établie. Enfin, Tay-K a probablement été ciblé du fait de ses condamnations pour meurtres au premier degré. Suite à la décision de Spotify, des sources au sein de l’industrie musicale ont signalé que les plateformes Apple Music et Pandora avaient déjà retiré R. Kelly de leurs playlists depuis des semaines sans l’annoncer. Le mouvement féministe intersectionnel Ultraviolet a d’ailleurs salué la décision de Spotify dans un communiqué et demandé que la mesure soit également appliquée à des artistes comme Chris Brown, Nelly, Eminem ou encore 6ix9ine. Apple Music, Spotify et Pandora sont les trois plateformes les plus populaires aux Etats-Unis, leurs décisions interrogent sur l’éternel dilemme de l’artiste et de son oeuvre, mais aussi sur des points beaucoup plus concrets…

Apple Music a exclu R. Kelly de ses playlists des semaines avant Spotify

Pour débattre des problèmes soulevés par la décision de Spotify, nous avons fait appel à quatre artistes et créateurs de contenu pour exposer leurs points de vue sur la question : Shone (rappeur issu du collectif de Clichy-sous-Bois Ghetto Fabulous Gang), Jok’Air (rappeur parisien dont le nouvel album Jok’Rambo verra le jour le 25 mai prochain), Shkyd (compositeur, DJ et intervenant chez YARD et sur l’émission No Fun) et Hype (rappeur et intervenant de l’émission la Sauce chez OKLM).

Au premier regard, qu’est-ce que ces décisions des plateformes de streaming vous inspirent ?

Shone : Je trouve pas ça normal si dans ta musique il n’y a pas de propos haineux. Parce qu’encore, les propos haineux, je peux comprendre même si je suis pas forcément d’accord. A quel niveau on peut quantifier le propos haineux, pour savoir si c’est un propos assez haineux pour l’enlever… Mais quand ça rentre dans l’ordre du personnel, ça les regarde pas, surtout si la musique ne véhicule pas l’erreur que t’as pu faire dans ta vie. C’est complètement fou… Dans quel but ? Il y a plein d’artistes qui ont fait des trucs bizarres dans leurs propres vies, et je te dirai un être humain même fait des erreurs dans sa vie. Ca voudrait dire que les artistes doivent être parfaits ? Il y a des artistes qui sniffent de la coke, on leur dit rien. Est-ce que c’est un bon exemple pour les jeunes qui écoutent de la musique ? Non. Les artistes qui fument des joints, est-ce que c’est un bon exemple ? Où est la limite ? Ca commence où et ça termine où ?

Shkyd : Je suis partagé. Cette idée de consommation éthique, c’eest quelque chose qui va devenir très fort dans les années à venir, mais c’est hypocrite de mettre l’accent uniquement sur ces trois artistes, et encore plus sur des artistes urbains. D’un point de vue stratégie et communication, c’est intelligent de leur part parce qu’ils surfent sur cette vague de « fausse morale » mais ça n’a aucun sens de blâmer XXXTentacion plus que tous les autres sur ce genre de sujets.

Hype : Est-ce que tu dissocies le mec qui fait la musique de la musique qu’il fait ? Moi je pense que oui, il y a beaucoup de gens étranges, surtout dans le milieu de la musique. Pour moi, c’est symptomatique du monde, maintenant on te demande tout le temps de choisir ton camp. Les gens qui ont une propension à vouloir interdir, c’est toujours les plus véhéments dans les démarches, les mecs qui veulent écouter R. Kelly ils vont pas militer et faire des hashtags pour ça. Ca peut avoir un effet négatif, mais ça peut aussi avoir un effet carrément inverse. Bientôt, ça pourrait même être un moyen de faire sa promo. Le troisième que tu m’as dit par exemple, je connaissais pas, et là je vais regarder ce qu’il fait…

Un point a beaucoup été soulevé, celui que les trois artistes concernés sont des artistes urbains et noirs…

Hype : Ce qui me dérange aussi, c’est la main de l’industrie qui rattrape la pseudo-liberté du rap ou des musiques urbaines. Les gens aiment bien les musiques urbaines parce qu’il y a une liberté de ton, et que tu peux faire ce que tu veux, mélanger n’importe quelle musique… Mais finalement, ils trouvent toujours un moyen de contrôle. Quand je te disais que ça peut devenir de la promo, l’exemple que je prendrai c’est le label Parental Advisory. Au début, les gens étaient dégoûtés de le mettre, mais maintenant les gens le mettent dans un pays où personne n’a jamais demandé ça. Des fois, je me dis qu’à part l’apparition d’Internet, il y a pas vraiment eu de gros bouleversements, c’est toujours les mêmes mécanismes.

Jok’Air :  J’ai l’impression qu’en ce moment, il y a un truc autour du rap, c’est le rap qui dérange. Ces artistes, XXXTentacion et R. Kelly, c’est des mecs qui viennent du milieu du rap. Ca me fait penser aux lois racistes à la Jim Crow : on le dira jamais ouvertement, mais ça vise les noirs, et pas que les noirs mais aussi une classe sociale, la musique urbaine. Pour moi, la censure c’est quelque chose de dangereux, parce que tu portes atteinte à la créativité de l’homme. Dans la musique noire, R. Kelly c’est une référence. En France, on n’a pas cette culture, mais R. Kelly dans le RnB aux Etats-Unis, c’est 2Pac. Ce qu’il fait dans sa vie privée c’est déplorable, mais artistiquement c’est un mec qui a participé à la culture musicale de tous ceux qui pratiquent cet art. Je trouve ça dommage que leur vie privée soit amenée sur les plateformes de streaming…

Shone : Il y en a deux qui ont en commun les femmes : R. Kelly est dans des perversions sexuelles, XXXTentacion frappe des femmes… Et Tay-K tue. Le seul truc qui les lie, effectivement c’est la couleur. Peut-être qu’à l’avenir, ils vont en jeter d’autre qui sont pas des renois, mais au premier coup c’est trois renois. Si on parle de violences domestiques, des artistes qui ont frappé leur femme ou leur copine, il y en a plein ! Dans un premier temps, ça vise que la musique noire, dans un second temps des renois aux Etats-Unis… Il y a trop de questions à se poser en réalité.

Est-ce que, même sans s’apparenter à la censure, cette décision ne va pas poser un énorme frein à l’indépendance des artistes ?

Shone : T’es plus libre dans ta vie. Il y a un certain nombre d’actions qui sont pas tolérables de la part d’un être humain, mais j’aime pas l’idée qu’une plateforme de streaming puisse limiter la liberté des gens. Ca veut pas dire que les gens doivent faire ces trucs, mais si t’es un artiste, demain tu t’énerves quelqu’un dans la rue… On sait bien qu’il faut pas le taper, mais tu lui mets une patate. Et là tu te dis ‘Ah non, je vais pas lui mettre une droite, sinon je vais me faire retirer de Spotify’. T’es plus libre de tes mouvements, de tes conneries. L’art a pas de limites, si tu commences à mettre des limites à un artiste c’est plus de l’art. Des artistes maintenant vont avoir peur d’écrire des choses et dans leurs propres vies seront plus naturels ! Le bien et le mal, ça fait partie de l’être humain, encore une fois je dis pas qu’ils ont raison de faire ce qu’ils font, mais il faut que tu sois libre de penser et d’agir. Il y a la police pour ça.

Shkyd : Si ça fait réagir, ça a du sens de continuer sur d’autres artistes, mais c’est un cercle vicieux. C’est une conversation qu’il faut mener, parce que même en tant que DJ, des fois je me dis que ça me fait mal de jouer tel morceau parce qu’il y a des propos avec lesquels je suis pas d’accord. Sur Spotify, ça ouvre le débat : où est la limite, qu’est-ce qui est immoral ? Est-ce que vendre de la drogue, c’est moral ? En faire la promotion, c’est moral ? En consommer, c’est immoral ? Au final, on écoutera plus que J. Cole !

Est-ce que quelque part, le risque n’est pas que ces politiques se transforment en barrières morales et idéologiques ? Par exemple en mettant en avant une idéologie libérale-démocrate…

Shkyd : C’est déjà le cas, ça fait un moment qu’ils ont une politique qui va dans ce sens. Je me pose souvent cette question avec Kanye West, j’ai vraiment envie qu’il fasse un album pro-Trump. L’industrie artistique est souvent progressiste de gauche, et beaucoup font en sorte que leur discours soit orienté dans le sens de la vague pour en bénéficier. Au niveau de l’éditorialisation par exemple, Spotify a plein de playlists qui s’inscrivent dans cette ligne [ndrl : Black History SaluteThe Refugee PlaylistRise Up], mais ils n’auront pas la playlist « Conservateur Rednecks »… Alors que t’as le droit d’être un conservateur redneck, mais c’est pas cool pour l’image de marque. Il y a une période où j’avais cherché des gens qui avaient fait des chansons « Make America Great Again », et toute la musique un peu-pro-Trump. A chaque fois, c’était des cas isolés. Spotify, étant donné qu’ils n’ont pas envie d’être associés à Trump pour des raisons économiques et d’image, ne mettront pas ces contenus en avant. Alors que si on se base sur la valeur de la musique, un morceau pro-Trump a la même valeur qu’un morceau pro-Hillary.

Est-ce que finalement Spotify n’est pas dans son droit d’effectuer des choix éditoriaux ? Qu’est-ce qui pourrait motiver cette décision ?

Shkyd : Avec les plateformes de streaming, on s’attend pas à ce qu’il y ait un positionnement, et peut être qu’elles ne sont pas assez différentes pour qu’on comprenne qu’il puisse y avoir une éditorialisation aussi marquée. Je pense qu’on va arriver à un moment où ils vont supprimer de la musique. Dans les années 1990, il y avait un groupe Milli Vanilli, qui ont sorti des albums et qui ont cartonné. Et puis on s’est rendu compte qu’il y avait de la triche, que c’était pas eux qui chantaient sur l’album… Les consommateurs ont porté plainte contre le groupe, et les disques ont été retirés. C’est peut-être de ça que Spotify a peur, et c’est pour ça qu’ils retirent des trucs des playlists. Particulièrement au vu du mode de rémunération sur Spotify, moi en tant que consommateur peut-être que je pourrai envisager de porter plainte parce que ce que je donne est reversé au plus gros vendeur, qui est Chris Brown, alors que je défends la cause des femmes.

Hype : Je pense que c’est un moyen pour eux de générer des avis positifs dans les médias, où quand on en parle c’est sur des achats de streams, des mensonges sur les statistiques… C’est un moyen de générer de la bonne couverture pour eux, et en même temps ça peut être aussi des délires de messages pour les actionnaires, comme quoi ça reste sous contrôle et que tout est passé sous crible. L’ère du temps aussi doit avoir une grande influence. Au final, tout ça est décidé par des cadres. De tous les phénomènes qu’on voit sur Internet, la population la plus concernée et qui en parle plus, ce sont les cadres, dont les cadres dans les sociétés high-tech et de communication. C’est ceux que tu trouves aux avant-gardes de ces combats.

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