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Le 25 Août dernier, du haut de ses dix-neuf ans et de son mètre soixante-huit, XxxTentacion, de son vrai nom Jahseh Dwayne Onfroy (non pas Onfray, on a évité le pire) sort son premier -et génial- album sobrement intitulé 17. Personne ne l’attendait et pourtant, voilà qu’il vient de donner un formidable intérêt à sa maigre carrière. Pourquoi? Car on n’a sans doute jamais aussi bien chanté la douleur et la rédemption depuis Hurt de Johnny Cash. 

(Je m’attarde ici sur le projet uniquement. Si vous souhaitez de plus ample informations sur l’artiste, je vous envoie vers l’article de ce cher Napoléon LaFossette)

17 : Deux chiffres, un nombre, il a 19 ans, le mystère s’installe. On le prononcera ‘Seventeen‘, mais ça ne nous apprend rien de plus. Des brouillons en désordre, trois photos de Polaroïd, une corde de pendu qui descend du mot ‘Numb‘, grand respect à Linkin Park. L’écoute démarre, enfin, tranquillement adossé, clope au bec. ‘The Explanation‘, on ne peut pas être plus clair. Cinquante et une secondes de concentration; une voix sort du silence, sans musique, juste la voix de l’artiste, le mystère s’en va au fur et à mesure que les informations arrivent . Cinquante et une secondes qui viennent d’amener l’auditeur vers un premier espace-temps émotif, on redoute la suite. ‘17, my collection of nightmares, thoughts, and real life situations I’ve lived‘ on ne veut pas pleurer mais on va y avoir droit. On nous met en garde, ‘by listening to this album you are literally (…) entering my mind‘, on a peur de ne pas être à la hauteur des espérances, ‘do not listen‘. On se pose déjà des questions, ‘Here is my pain and thoughts put into words‘, on se défile. ‘I put my all into this, in the hopes that it will help cure or at least numb your depression‘, on tend l’oreille. ‘I love you‘, on écoute.

Jocelyn Flores : Elle a vécu, pour de vrai. Dépressive, le suicide s’ensuit, l’autre est impuissant, maintenant coupable au point de vouloir se détruire le cerveau une dizaine de fois à coup de flingue. Pour oublier, sûrement, atténuer la douleur un instant, trop dur à supporter. Le succès a beau être au rendez-vous, rien n’y change. L’argent ne fait pas le bonheur, on ne peut que se racheter auprès des autres, pas racheter les autres. Le succès justement, parlons-en. ‘All wanna see me with no pot to piss in, but n***** been excited ’bout the grave I’m diggin‘: paradoxe étrange, on lance un appel à l’aide à travers sa musique et l’autre ne fait que de se contenter de la forme, sans prêter la moindre attention au fond. Ah, les petites gens comme vous et moi sont bien malicieux, on se réjouit du malheur de l’artiste car il soigne le nôtre, sans penser que celui-ci ne demande qu’a être soigné. Un suicide en rappelle un autre, un oncle et un noeud coulant, l’histoire se répète, la mémoire fait son travail de bourreau. Autour? rien ne l’aide, on s’acharne et on l’enferme, son esprit en prend un coup, celui de trop peut-être. La douleur est la dernière chose qui le fait tenir, après tout il sait qu’il est toujours vivant. Sans doute est-ce un moyen de se représenter à soi-même, se rappeler que l’enveloppe charnelle n’est là que pour cacher les problèmes, comme une lettre de démission rangé dans un beau cahier. Le jeune et talentueux Shiloh Dynasty -online vocalist- mystérieux au demeurant, accompagne l’artiste sur une minute et cinquante-neuf secondes, une voix reconnaissable, belle, pure, angélique, une manière de contraster avec un texte beau, pur et effrayant de sincérité.

Depression and Obsession: on passe du suicide à l’amour, suite logique, rien de bien étrange. Les accords lancinants de la guitare font l’effet escompté, la première vocalise arrive, on ferme les yeux, on souffle, on sourit bêtement, il est fort. Très fort. 11 rimes, ça s’arrête là et pourtant ça suffit, on en redemande mais différemment, voilà toute la force de l’artiste. Les pistes audio se ressemblent et s’opposent, se mélangent et se séparent, les thèmes se rassemblent autour d’un trouble psychologique, d’une impossibilité de l’exprimer à l’autre par les mots, alors on laisse la musique parler, et on écoute attentivement parce qu’on commence à comprendre ce qu’on a toujours éprouvé sans jamais pouvoir le décrire à soi comme à l’autre. Soudain, on se rend compte que sa musique fait office de cabinet psychanalytique, Freud serait sans doute fier, voilà qu’un artiste de dix-neuf ans bricole l’âme de l’auditeur, devenu patient sans le savoir, et va chercher ce qu’il a toujours refoulé au plus profond de son être; l’incompréhension de sa condition, la mélancolie d’un temps révolu, l’angoisse d’un temps prochain, l’obsession du temps présent. Le corps empoisonné par une relation amoureuse avec Geneva Ayala, personnage récurrent des déboires de l’artiste, voilà l’histoire de ces onze lignes.

Pas besoin de plus, la beauté brute de la voix fait tout le travail, son traitement est calibré au millimètre pour viser le coeur de chacun. Les yeux toujours fermés, on a déjà hâte d’entendre la suite, pourtant, on ne peut déjà plus se lasser de ce que l’on vient d’entendre. On hésite à mettre en boucle, ‘Hell, I think I’m just obsessed with you‘, c’est ce qu’on commence à penser aussi.

Everybody dies in their nightmares‘ : Un retour à la dépression, un cycle s’installe, une répétition constante des mêmes thèmes, c’est donc ça le trouble psychique? On compte douze fois les mêmes rimes, neuf fois une autre, le tout séparé d’un couplet, rythme rapide, ne surtout pas mettre la piste en boucle, on serait piégé. Tiens, et si c’était ça la dépression, ‘Tired of feeling like I’m trapped in my damn mind‘, toujours la même rengaine, les mêmes pensées, les mêmes émotions, d’où la répétition des mots, des rimes, du rythme; d’où la rapidité de la voix, comme si la musique pouvait recommencer sans que personne ne s’en rende compte. La dépression ne s’en va jamais, elle ne peut pas se réfuter ou se refouler, elle est comme une tumeur, accrochée au coeur et au cerveau de l’individu, condamné à revivre constamment le même cycle émotif.

On se penche un instant sur la cover, ‘I realized the pain is and always will be a cycle when I was 17‘, on comprend mieux. Ne surtout pas mettre en boucle. Trop tard, on est piégé dans le cycle nous aussi, et on se rend compte que la piste peut s’écouter de A a Z et de Z a A, aucune transition, aucune coupure, jamais de pause. Une minute et trente-cinq secondes et pourtant, on a l’impression de l’avoir écouté toute une journée. Ne jamais être seul c’est ce que l’on retient, Blaise Pascal racontait que c’est lorsque l’on est seul qu’on pense à la mort et à la vacuité de son existence, au vide constant de sa nature, d’où le besoin indispensable à l’homme de se divertir. Le ciel sait que la réalité de la solitude se transforme souvent en un cauchemar dont la seule issue possible pour se réveiller est la mort. Une métaphore formidable.

Revenge‘ : Heure de rédemption, il est temps d’agir, ne pas se laisser surmonter. Jocelyn Flores revient au centre des attentions ici, Geneva Ayala aussi. On doute, ‘I think that’s the first step, right? You agree?‘, le temps du déni est déjà passé, celui de l’incompréhension aussi. C’est le temps des questions, celles qui fâchent, mais qu’il faut poser. Première étape de la rédemption. ‘If I could act on my revenge, then, oh, would I?‘ intéressant, peut-on vraiment changer les rouages d’un monde corrompu en consommant sa soif de revanche? Chacun sa réponse, mieux vaut suivre l’adage de Confucius, ‘I’ve dug two grave for us, my dear’, déjà faitConsommer ou se laisser consumer? la deuxième option blesse ce qui nous entoure, ‘broken hearts, break bones, so break up fast‘ il en a fait les frais, rupture douloureuse; c’est l’origine du morceau.

Peut-on se séparer de sa douleur? Le chemin de la rédemption semble le plus propice. Plus facile à dire qu’à faire, la douleur a ce charme si particulier et la torture émotionnelle sert ici de fondation au projet, alors à quoi bon? ‘In my grave, I’ll rot‘, autant se laisser consumer et prier pour que cela serve à quelque chose, pas pour lui non, il a déjà abandonné, mais pour les autres, ceux qui écoutent, qui tendent une oreille avertie. ‘Is my pain your freedom? Is all of my pain your freedom?’ Encore la même interrogation, une peur constante de n’avoir aucun but, rien a donner à part de l’engrais à sa mort. L’essence de la musique repose sans doute aussi là-dedans, en accompagnant sa guitare et sa voix d’une puissante douleur émotionnelle, peut-être permettra t’elle à un certain auditeur de se sentir vivant, rien qu’une fois, même pour quelques instants. ‘Enjoy…’

Save Me‘ : Un cri sourd dans la nuit. A marcher dans les rues sombres et étroites, entraîné par une émotion nouvelle, nos ombres ont pris l’habitude de caresser les murs sales de la capitale. Une pluie fine recouvre nos pas, “les phares ensanglantent les gouttes de pluie”, c’est de circonstance ici. On compte : deux minutes et quarante-trois secondes. Le temps qu’on met à s’en rendre compte, heureusement la pluie recouvre aussi nos larmes. On nous avait mis en garde pourtant. Comment l’expliquer? On ne peut pas, continuons de profiter de l’instant, c’est si rare dans la musique d’aujourd’hui. C’est le son qui porte le projet dans une autre dimension, aucun doute là-dessus. C’est le son qui confirme l’intérêt naissant de l’artiste, qui le change définitivement en quelque chose de nettement plus grand.

Il vient de transformer l’essai, il n’a suffit que d’une guitare électrique, un rythme de batterie classique, un texte à la hauteur du thème raconté et un traitement de la voix toujours aussi surprenant. L’alliance parfaite pour pondre dans le coeur de l’auditeur une suite d’émotions véritables. Incontrôlable, on se prend le flux d’une traite, on s’assoit un peu, on reprend son souffle et on la remet au début. Dommage, le moment est déjà passé et ne repassera pas, c’est une cartouche. On est touché une fois, pas deux, mais une fois suffit pour lâcher prise sur tout le reste. ‘Let them see me in pain again‘, on en devient accro.

Dead Inside (Interlude) : Le temps d’une pause, il s’offre le droit de chanter a cappella, accompagné de Natra Average au piano, grand producteur a en devenir. La magie opère une nouvelle fois, Geneva Ayala en prend encore pour son grade, doit-on y voir un moyen de la récupérer? Sans doute pas, seulement de trouver une guérison éphémère. Elle, qui s’est laissé tenté par un autre quand Jahseh était en prison. Lui, qui s’est auto-convaincu que l’amour était uniquement source de douleur, ‘I’m under the assumption love is dead.’ Tout finit un jour mal, alors pourquoi commencer?

Fuck Love (ft. Trippie Redd)‘ : seul et unique possible single du projet, à raison, X a décidé que ce serait le seul audio disponible sur SoundCloud. Redd nous fait une démonstration exemplaire de son talent pour les chorus. Un mélange de Lanez et Uzi Vert à la sauce gothique. ‘She ripped my heart right out, can’t find her, someone to- my eyes are all cried out‘, que dire de plus? L’interlude met l’auditeur dans le contexte de ce morceau, la dépression post-rupture de l’artiste après que Geneva l’ait trompé puis quitté. On y voit aussi un autre X, qui s’efface pour laisser de l’exposition à Redd, ce qui nous permet aussi de constater une certaine alchimie entre les deux, notamment sur les traitements de voix qui contrastent mais s’accordent, au même titre que les textes. Un son qui étonne d’autant plus qu’il fait perdre au projet toute sa valeur accumulée jusque-là. Surtout quand on sait ce qui arrive ensuite.

C’est le point noir de 17, un morceau qui aurait eu sa place sur n’importe quel autre mixtape de l’un ou l’autre, mais pas sur cet opus où règne une recherche d’émotions certaine depuis la première piste. Ici il coupe justement le fil émotif que l’artiste s’était évertué à tisser.

Carry On‘ : Garder la tête haute, ce qu’on répète souvent à ceux qui ont pris l’habitude de regarder le sol sous le poids des maux. Encore un autre sample de Shiloh Dynasty, encore un fort morceau , l’instrumental accompagne X sur un texte où son ex-copine est toujours le pôle thématique central. Deux minutes et dix secondes durant lesquelles on retrouve peu à peu l’espace-temps émotionnel dans lequel on était piégé avant l’arrivée du morceau précédent. C’est plus difficile qu’avant, malgré la courte longueur des pistes; ce n’est pas tellement que le ‘style X’ ne plaît plus ou s’essouffle, c’est que le fil rouge a été brisé, comme un mauvais épisode de série en plein milieu de saison. Néanmoins X nous renvoie une nouvelle fois à l’image de la mélancolie, sûrement une des pires sensations post-rupture étant donné que la mémoire se fait la meurtrière de notre bonheur illusoire, ‘Inside my head, I see your face, I fucking hate that I love you still.

Orlando‘ : les mains dans les poches, reparti pour une promenade nocturne; la pluie s’est arrêtée, les voitures disparaissent à l’horizon peu à peu. Quelques notes de piano suffisent, qui l’aurait cru? Il se remet à pleuvoir, quelle aubaine. La voix d’une jeunesse perdue, voilà ce qu’il est; une voix juste, qui tombe parfaitement. Une voix qui raconte n’avoir jamais été compris des autres mais qui trouve ses mots à travers la boucle mélodique d’un instrument de tristesse, qui parle à tout le monde car elle touche l’être au plus profond de lui-même et en ramène les images les plus douloureuses. Une catharsis, voilà ce qu’est ce morceau. Un moyen pur et simple de recracher l’amertume, la haine, la colère; il aspire les émotions inexprimables et les renvoient décorées de mots. A la première écoute, le mot ‘musique’ prend tout son sens. On s’accroche d’abord à la rambarde, puis on se laisse tomber dans le vide, noyé sous un océan d’émotions.

Ayala (Outro)‘ : Dernière épreuve. Une guitare électrique remplace le piano, huit lignes de texte, minimaliste, comme le projet dans son ensemble. Geneva est une nouvelle fois mise au centre des préoccupations textuelles, une dernière fois, histoire de frapper un grand coup. Elle est l’origine du mal-être, du moins d’une partie, l’autre facette concerne Jocelyn Flores, mais les deux histoires se recoupent au final sur le même thème : la mort. Un peu comme partout. Ici on ne parle pas de la mort comme de quelque chose d’esthétiquement artistique, on en parle avec sincérité, à coeur ouvert, car il est des gens qui ne peuvent supporter une trop grande douleur et ces gens ont parfois besoin d’une voix. Cette voix, aujourd’hui, c’est lui.

 17 dresse le portrait d’un individu en proie à une désolation de l’âme. Esseulé, contant les bienfaits de la mort sans pour autant avoir le courage de se la donner, il trace le parcours émotionnel de son créateur, pris dans un cycle douloureux dont il a choisi de ne plus se défaire, préférant croire aveuglément que sa peine pourra servir de recueil magique aux autres esseulés du monde. Cause noble s’il en est, l’opus est réussi du début à la fin et s’inscrit sans trop de difficultés dans les albums les plus marquants de 2017. Il transcende les limites du rap, et offre une porte de sortie éphémère à ceux qui se sentiraient perdus dans la foule. Coincé dans un mélange farfelu entre du rock alternatif et du piano-voix, Radiohead et Frank Ocean seraient les bienvenus sur un prochain album. XxxTentacion avait fait le voeu de mourir a 17 ans, heureusement pour nous il a encore le temps de tisser son fil narratif, en espérant que ça ne devienne pas un noeud coulant.

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